<i>Un espion vieux comme le monde</i> de Yves-Noël Genod Un espion vieux comme le monde de Yves-Noël Genod © David Gallard

Un espion vieux comme le monde

Toujours quelque part entre la danse et le théâtre, Yves-Noël Genod est venu s’essayer au Dance-Park d’Olivia Grandville, à Nantes. Dégringolant les pentes de ce théâtre-chorégraphique, l’auteur et sa fine équipe de personnages hors du temps activent une comédie désenchantée.

Par Nicolas Villodre publié le 4 févr. 2019

La foule attirée par Un espion vieux comme le monde, estudiantine, ouverte à l’avant-garde, semblait aussi quelque peu immatérielle, évaporée et éthérée. Il faut dire qu'en ce moment Yves-Noël Genod fait une fixette sur la gnose, un concept spirituel qui place la révélation intérieure au centre de la science religieuse et a ainsi irrigué la pensée des plus grands rationalistes, de la Critique de la faculté de juger d’Emmanuel Kant au troisième genre de connaissance de Spinoza. De genre, il en sera aussi question quand le chorégraphe et metteur en scène fera une digression sur la question homosexuelle et la notion d’ambiguïté.

L’accueil qui nous est réservé est convivial, attentionné. Les hôtes font vestiaire puis offrent une coupe de champagne à chaque spectateur en guise de bienvenue. Habillé d’un pantalon argenté et d’une liquette aux manches bouffantes style Renaissance, un barde armé d’une mandoline ne cessera de ressasser l’air de La Paloma, une habanera composée au XIXe siècle par Sebastián Iradier.

En entrant dans l’antre du Dance-Park on découvre un des ateliers du premier étage du Lieu Unique transformé en piste de skateboard par l’artiste Yves Godin et Manon Allard, Élisa Bourgouin, Émilie Lecoq et Théo Phelippeau, étudiants en scénographie. Cet espace en largeur, meublé sommairement de deux rampes de lancement – impliquant par là même de descentes et chutes –, en forme de dune sculptée à même le bois, Yves-Noël Genod la trouve admirable : « plus belle sans public » ou « avec très peu de public ». Ce lieu dit unique assiste au retour de l’enfant prodigue. Comme il le rappellera dans son discours, le comédien y débuta sa carrière en 2003 avec un one-man show ayant pour titre En attendant Genod. C’était du temps de Jean Blaise et le donjon de cette ancienne biscuiterie LU paraissait alors flambant neuf. Ce qui est loin d’être le cas maintenant, selon l’artiste.

Avant et après son numéro de stand-up, nombre de figurants déambulent, répétant des gimmicks sonores, musicaux ou gestuels. Tels les comédiens une comédie désenchantée s’adonnant à de piètres pitreries, la troupe finit par déclencher les fous-rires de l’audience.

 

Un espion vieux comme le monde d’Yves-Noël Genod p. David Gallard

Au centre du dispositif se tient un touriste égaré déguisé en marin-pêcheur. Costume bleu, ciré jaune, bottes en caoutchouc fraîchement manufacturées et arborant un nœud papillon, il donne le top-départ : « Mesdames et Messieurs, acte III, scène 8. »

Une jeune femme court vêtue, elle aussi chaussée de bottes pour la pêche aux moules, exécutera par intermittence une routine de tap-dance, de claquettes des mains et de percussions corporelles qui finissent par lui rosir les cuisses. Une brune à crinière joue à Sisyphe en escaladant à quatre pattes la raide paroi qu’elle dégringole systématiquement. Un amateur d’athlétisme ne cesse de courir et de jouer au toboggan, quitte à emporter avec lui quelques spectateurs dans une de ses glissades. Un canard boiteux, rappelant celui de Codex de Philippe Decouflé, fait entendre sa marche entravée par des palmes de plongée. Un dandy marche en se dodelinant. À ces micro-actions, qui se suivent et se ressemblent, s’ajoutent divers bruitages dont une alarme de réveil électrique se fondant dans le talk show d’Yves-Noël Genod.

Lors de son discours, l’auteur de la pièce prendra la défense d’un célèbre humoriste récemment épinglé à Montréal pour une accusation de plagiat. La solidarité des seuls en scène le pousse à confondre le faux et usage de faux qu’est le plagiat avec l’influence, la référence, l’inspiration, l’appropriation, l’interprétation, en somme : la création. Il nous semble que les mots d’esprit sont aussi des mots d’auteur. Le Comte de Lautréamont, ne s’est pas contenté de décrire avec la machine à coudre et le parapluie l’activité surréaliste - 55 ans avant le début du mouvement - il a répondu par avance à la question en écrivant cette phrase définitive : « Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. »


> Un espion vieux comme le monde d’Yves-Noël Genod a été présenté les 31 janvier et 1er février. Dance-Park d'Olivia Grandville jusqu’au 28 avril au Lieu Unique à Nantes