<i>Le Rire par balle</i> de Julien Mabiala Bissila et Adèll Nodé-Langlois Le Rire par balle de Julien Mabiala Bissila et Adèll Nodé-Langlois © p. Christophe Raynaud de Lage
Critiques Pluridisciplinaire

Rencontres à vif

Qu’est ce qu’une rencontre artistique ? Les Sujets à vif organisés par la SACD au festival d’Avignon posent la question en acte, pour le meilleur et pour le pire. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 19 juil. 2017

 

 

Alors qu’ils fêtaient leurs 20 ans (lire l’article de Léa Poiré ici) les Sujets à vif confrontaient, cette année encore, des couples d’artistes à l’exercice périlleux de la cocréation pluridiciplinaire. Avec aussi peu de budget de production que de temps de création, ces petites formes de 40 minutes sont des espaces de libertés et d’expérimentation, souvent jubilatoire pour les publics friands de prises de risque.

Qu’est-ce qu’une rencontre artistique, donc ? Parfois, malheureusement, rien de plus qu’un rendez-vous manqué. Premier duo du « Programme A », Koffi Kwahulé et Michel Risse ne se rencontrent tout simplement pas. Malgré leur énergie, toute en puissance pour le premier, narquoise et sautillante pour l’autre, les deux hommes se contentent de décliner, côte-à-côte, la recette de leurs succès. L’auteur acclamé de théâtre contemporain fait bégayer sa langue, vigoureuse, en répétitions et chiasme syntaxiques ; le multi-instrumentiste fait virtuosement musique de tout bois. Mais le temps s'écoule avant que quoi que ce soit ne se produise. 

 

Suivaient la chorégraphe Gaëlle Bourges et la performeuse Gwendoline Robin. Là, la rencontre prend une toute autre dimension, et la forme d’une invitation. Scientifique magicienne, avec ses étincelles, ses feux géométriques et ses seaux d’azote qui se changent en vapeur, Gwendoline Robin trouve tout naturellement sa place dans l’œuvre que Gaëlle Bourges dessine de plus en plus précisément, à la croisée de la danse et de la recherche en histoire (féministe) de l’art. En voix off, l’une déroule la rencontre entre Pétrarque et Laure, et lorsque l’autre bricole ses feux d’artifice, il ne s’agit jamais d’une illustration, mais d’une autre langue – celle des éléments – qui s’enroule à la première, la prolonge et l’éclaire autrement. L’alchimie opère dans une douceur qui sait aussi être une force.

p. Christophe Raynaud de Lage

 

 

Collaborations clownesques

Si l’on peut questionner le choix de programmer deux clowns dans le même Sujet à vif (Programme B), cet enchaînement permet néanmoins de mesurer la diversité de cet art mal connu et qui continue de souffrir de préjugés négatifs. Dans la seconde partie, Adèll Nodé-Langlois aka Antigone et l’auteur et comédien Julien Mabiala Bissila mettent rapidement en place un scénario simple et nous voici catapultés dans une « soirée bénéfice » en faveur d’un Centre de formation d’acteurs au Congo-Brazzaville, le CEFRAD. La rencontre est ici une savante collaboration entre deux artistes qui apportent leurs savoir-faire et les mettent au service d'un projet commun. Le rire pare-balles traverse tous les registres de rire, et passe en revue toutes les facettes du néocolonialisme : la vampirisation des firmes transnationales, la françafrique (« Elle est sympa, je l’ai lu dans le Poulet enchaîné »), le cliché du concert de rock humanitaire, les liens ambigus entre charité et culpabilisation chrétienne, la folklorisation des artistes « originaires d’Afrique » et l’hypocrisie de la bonne conscience des milieux culturels. Avec beaucoup d’habilité et de justesse, les deux artistes concoctent une petite forme férocement politique qui réussit le tour de force de se farcir tous les clichés sans jamais tomber dans les poncifs.

La Même chose de Joachim Latarjet et Nikolaus. p. Christophe Raynaud de Lage

Néanmoins, après le duo formé par Nikolaus et le musicien touche à tout Joachim Latarjet, Le rire pare balle souffre de la comparaison. Leur petite forme, La même chose, met en jeu la rencontre artistique par excellence et déploie toute l’essence des Sujets à vif. Il faut les voir, la qualité de leur écoute et de leur attention à l’autre. Les savoir-faire ne sont pas mis au service, ils sont mis en commun : le clown se risque à devenir musicien et le musicien s’invente clown, l’un et l’autre s’invitant dans leurs disciplines réciproques, là pour accompagner au chant, là pour participer au numéro d’équilibriste. Un pas de plus est franchi quand, en composant live sur le rythme de la jongle, Joachim Latarjet et Nikolauss composent un langage commun à la croisée des leurs. Ça peut avoir l’air de rien, comme ça, mais ces instants de générosité ne sont pas si fréquents.

 

 

> Les programmes A et B des Sujets à vifs ont été présentés du 8 au 14 juillet au Festival d’Avignon

> Incidence 1327 de Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin, le 8 septembre à Rome dans le cadre du festival Short Theatre ; du 22 au 24 septembre à Versailles, dans le cadre du festival Plastique Danse Flore, le 14 octobre à l’Échangeur, dans le cadre du festival C’est comme ça, le 27 janvier au Vivat, Armentières, du 22 au 24 mars au Théâtre national de Belgique, Bruxelles, dans le cadre du festival XS

> La Même chose de Joachim Latarjet et Nikolaus, le 16 décembre à l’Hospice d’Havré, Tourcoing, dans le cadre des Toiles dans la ville (Le Prato, Lille)