Michel Blazy, <i>Collection de chaussures</i>, 2015-2017, courtesy Art : Concept, Paris, Nouveau Musée National de Monaco et le Gouvernement Princier de Monaco – Direction des Affaires Culturelles Michel Blazy, Collection de chaussures, 2015-2017, courtesy Art : Concept, Paris, Nouveau Musée National de Monaco et le Gouvernement Princier de Monaco – Direction des Affaires Culturelles © Andrea Ferro, courtesy La Biennale di Venezia.
Critiques arts visuels

Un monde flottant

Sous le titre « Viva arte Viva » la 57e édition de la Biennale d’art de Venise dégage une vision de l’art qui se veut avant tout une expérience collective. Une perspective généreuse quoiqu’utopiste. 

Par Valérie Da Costa publié le 18 mai 2017

La 57e édition de la Biennale d’art de Venise dont le commissariat a été confié à Christine Macel se déploie dans l’Arsenal et dans le Pavillon central des Giardini comme les chapitres d’un essai (Pavillon des artistes et des livres, Pavillon des traditions, Pavillon du temps et de l’infini…) dont on peine parfois à saisir les articulations et la ligne directrice générale qui unit cet ensemble pour le moins riche et diversifié. Il se dégage cependant une vision de l’art qui se veut avant tout une expérience collective, de partages et d’échanges, ce qui est en soi une perspective généreuse quoique quelque peu utopique, mais on sait que l’utopie a toujours été au cœur des démarches de nombreux artistes. À ce titre, l’œuvre de Maria Lai (1919-2013), artiste sarde que l’on découvre en dehors de la Péninsule y tient une belle place, et on ne peut que s’en réjouir. Elle est l’exemple même d’une recherche sur le lien social et relationnel à travers l’art qui devient un terrain d’expérimentations et d’échanges. Tout comme le proposent autrement le travail de la chorégraphe Anna Halprin, ou encore sur un mode plus conceptuel les travaux de Michel Blazy ou de Shimabuku. La question de l’art comme technè, à entendre comme « art du faire » est aussi au centre de bien des artistes montrés (Sheila Hicks, Kiki Smith, Judith Scott, Karla Black) comme celle du rituel chamanique (Ernesto Neto, Mariechen Danz, Jelili Atiku) pour lesquels la création est un voyage qui peut sauver le monde (?).

Dans les Giardini et à l’Arsenal, peu de pavillons se distinguent. On soulignera la participation de Manuel Ocampo avec une peinture résolument politique dans le Pavillon des Philippines, celle de la grande sculptrice britannique Phyllida Barlow, qui a littéralement saturé de ses sculptures monumentales colorées le Pavillon de la Grande-Bretagne ou encore de l’installation spectaculaire de Roberto Cuoghi dans le Pavillon italien devenu fabrique high-tech particulièrement troublante de figures de dévotion qui nous renvoient à notre propre finitude

Le Pavillon allemand (commissaire : Susanne Pfeffer), récompensé par le Lion d’Or, a été transformé en un lieu sans concession par l’artiste Anne Imhof. L’artiste a renforcé le caractère autoritaire du bâtiment dont l’architecture avait été modifiée en 1938 soit en pleine période nazie. Elle y a ajouté des murs de grillage et de verre, ainsi que deux énormes dobermanns hurlant derrière des grilles. Le ton est donné, nous sommes dans un espace devenu lieu concentrationnaire entre Lager (camp) et prison. L’espace a été rehaussé d’un sol de plaques de verre, il se traverse le matin (vide) et est occupé l’après-midi par des jeunes performeurs. Pendant plus de quatre heures, ils circulent autour des visiteurs ou sous leurs pieds effectuant toutes sortes d’actions (marcher, ramper, chanter, s’allonger, se suspendre à des harnais, monter sur des structures murales…), le tout étant dirigé par la présence invisible de l’artiste devenue une sorte d’œil qui orchestre le tout. Cet univers glacial et concentrationnaire est renforcé par un volume sonore qui sature l’espace et crée inévitablement un sentiment d’oppression voire d’effroi. Les mécanismes sont assez clairement décryptables, ils sont aussi profondément contemporains. En assistant à l’activation du pavillon, il était impossible de ne pas penser à l’actuelle et terrifiante série américaine The Handmaid’s Tale, issue du livre éponyme de science-fiction de Margaret Atwood, publié en 1985 et déjà adapté au cinéma par Volker Schlöndorff, livre dont le sujet est celui d’un monde dystopique dans lequel règne sans partage la terreur et l’horreur engendrées par un monde totalitaire et autoritaire. Avec cet environnement performatif clairement intitulé Faust, Anne Imhof sonde ce registre de la peur avec une efficacité implacable. Contrairement à Hans Haacke, qui invité à la Biennale de Venise en 1993 en avait détruit le sol avec son installation Germania, Anne Imhof, elle, ne détruit pas l’espace architectural, elle le transforme par l’inquiétante présence vivante pour mieux en affirmer le poids idéologique. Et le résultat est plutôt réussi.

Loin de tout cela, la proposition de la Fondation Prada (The Boat is Leaking. The Captain Lied. Commissaire : Udo Kittelmann) qui réunit les photographies de Thomas Demand, les films de Alexander Kluge et les scénographies d’Anna Viebrock (encore un trio allemand !) offre un véritable voyage où toute réalité est transfigurée. Le visiteur est ainsi invité à circuler parmi les éléments de décor de Anna Viebrock, qui est entre autre la scénographe favorite de Christoph Marthaler, afin que l’on ne sache plus si l’on est sur une scène de théâtre, dans un espace familier ou dans une exposition. Brouiller les pistes visuelles, entremêler réalité et fiction, c’est peut-être ce qu’il y a de plus stimulant aujourd’hui dans la création contemporaine.

 

> 57e Biennale internationale d’art de Venise, jusqu’au 26 novembre

> The Boat is Leaking. The Captain Lied, Fondazione Prada, jusqu’au 26 novembre à Venise