<i>Web of Trust</i> d'Edit Kaldor Web of Trust d'Edit Kaldor © Edit Kaldor.
Critiques Théâtre

Un week-end à Bruxelles

Il est réconfortant de voir un festival d’ampleur se consacrer à des esthétiques risquées, à l’heure où tant d’autres préfèrent donner à leur public ce dont ils le croient en demande. En proposant des aventures souvent borderline, le Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles est plébiscité par ses spectateurs : si les salles se vident un peu (c’est le jeu), tous les spectacles affichaient complet avec de longues listes d’attente ce week-end du 13 mai. Parcours. 

Par Thomas Corlin publié le 26 mai 2016

 

 

Une telle ferveur ambiante et un goût si mûr pour des formes parfois abruptes ne peuvent que fournir le cadre propice à une puissante expérience de spectateur. Celle-ci s’ouvre sur Web of Trust, projet de plateforme d’entraide online, présenté sous une forme beta délibérément inachevée. Avec une bienveillance toute maternelle, la Hongroise Edit Kaldor nous en fait la démo depuis son écran d’ordinateur projeté en vidéo. Avec ses fenêtres, ses conversations vidéo et ses chats, le médium, si familier, sait si parfaitement capter notre regard qu’il semble tout naturel d’y suivre pendant une heure la genèse simulée d’un outil solidaire. Plus qu’une simple mosaïque sociale, Web of Trust expose les failles et les inconstances d’Internet : dans des pop-ups se superposent toutes sortes de requêtes le plus souvent laissées sans suite, s’étalant d’une demande de conseil en régularisation à du soutien psychologique en passant par des cours de mandarin.

Web of Trust d'Edit Kaldor. Photo : Luc Vleminckx.  

Edit Kaldor pose en préambule qu’Internet permet des contacts souvent impossibles dans le monde offline, mais l’on voit bien qu’ils sont fugaces, que l’interface engendre une mise à distance, et que la moindre démarche s’effondre dès que la connexion internet est perdue. En ligne, même les meilleures intentions s’encombrent et s’annulent, comme ces multiples voix qui se piétinent dans le chat central. Et lorsqu’il s’agit de sortir de l’écran et de proposer ses propres idées dans la seconde partie du spectacle, le public ne répond que par une timide participation. Rappelant autant Peuplade.net, Sans Aucun Doute de Julien Courbet que les réseaux résistants virtuels du Printemps Arabe, Web of Trust nous laisse avec bien des doutes sur nos volontés individuelles d’aider ou de participer à un effort collectif – dilemme central à l’heure des Nuits Debout et consorts.

 

Le plaisir de somnoler au spectacle

Plus tard dans la nuit, on pénètre du côté de rêve et de la volupté aux Brigittines. Martan Spangberg a transformé cette chapelle du XVIIe  siècle en une confortable zone de zen, d’intimité, et d’un brin d’occultisme pour un spectacle nocturne de 6 heures… et 66 minutes. Le public est invité à se mettre à l’aise sur les coussins et couvertures disposés autour de 9 danseurs qui se lancent dans un de ces marathons dont le monde de la culture est si friand ces temps-ci (spectacle de 24 heures de Jan Fabre, festival d’électro de 100 heures non-stop à Bucarest, etc). Reste à savoir si le ratio qualité/quantité ne se perdrait pas en route. Après une ouverture certes magnifique sur le « New Dawn Fades » de Joy Division, on se coltine surtout une succession de chorégraphies formellement classiques, exécutées sur de l’électro de salon mise en boucle, dans une esthétique proche d’un concert de The Knife (la troupe n’est pas suédoise pour rien).

Natten de Martan Spangberg. Photo : Anne Van Aerschotrhok.  

Le gimmick expérientiel de la durée et de l’endurance ne suffit pas à magnifier ce qui ressemble à un workshop. Mais le plaisir est en fait dans le moment collectif et dans l’état second généré par la fatigue, la bière et les siestes intermittentes. Des détails prennent alors une grâce et une signification surnaturelles : se réveiller et voir un duo somnambule dans le fond de la chapelle, ou un solo en slow-motion à quelques centimètres de soi ; témoigner du moment de fatigue d’un danseur dans son coin ; savourer une pause dans le noir avec « Going Home » d’Asgeir en berceuse, ou une simulation vocale de partouze. Au-delà, seuls les moments où la musique et la danse sont les plus abstraits impactent vraiment, car la majorité des séquences ne servent finalement que de balises décoratives. Malgré les bons sentiments un peu faciles qui la sous-tende, l’installation vivante qu’est Natten (« nuit ») reste gravée dans la mémoire comme un beau moment de vie.

 

Dans la poubelle de Sarah Vanhee

Retour au réel le lendemain à la Raffinerie, où une jeune fille vient vous poser des questions très précises sur vos selles. C’est un préambule un peu limite mais très drôle au brillant spectacle de Sarah Vanhee, Oblivion. L’artiste belge a collecté pendant un an tous ses déchets, sauf organiques, qu’elle a seulement pris en photo, et de ses excréments, dont elle s’est contentée de tenir un journal. Pendant 2h20, elle nous en raconte l’expérience et toutes les réflexions qui en découlent, alors qu’elle recouvre méticuleusement la totalité du sol de la salle avec des semaines de poubelles. Et c’est probablement le spectacle le plus prégnant et émouvant de tout ce weekend.

 

Oblivion de Sarah Vanhee. Photo : Phile Deprez. 

Sans jamais prendre les voies attendues de la surconsommation et de l’écologie, Sarah Vanhee remet en cause nos systèmes de valeurs par ce geste délirant et typique de l’art de la performance. Qu’est-ce qui a de la valeur ? De quoi se sépare-t-on et pourquoi ? Comment ce qui un temps fut propre et désirable devient sale et encombrant ? Et surtout, qu’est-ce qui nous appartient ? Souvent pratiqué en art, ce recyclage des rebuts est ici poussé à un degré radical pour nous faire réaliser que ce dont on se débarrasse en dit plus sur nous que ce que l’on garde. Remarques personnelles et emprunts théoriques compose le texte de Vanhee et couvrent savamment toutes ces questions, mais une autre dimension plus personnelle, presque touchante, émerge au fil de la pièce. Il s’agit d’une femme engagée dans un projet gratuit et Donquichottesque, submergée par le cumul aléatoire de son existence qu’elle nous déballe élément par élément. Tout ce cosmos de détritus qui répand au sol, c’est un an de sa vie – ou de l’inverse de sa vie – qu’elle nous expose en toute vulnérabilité pour en tirer une beauté inattendue, ainsi qu’un espace de réflexion incroyablement fertile.

 

Vers un théâtre concret 

L’autre coup de cœur du week-end est, au contraire, totalement immatériel et indicible. A Possibility Of An Abstraction n’a aucun comédien ni décor, et comme seule présence sonore de légères infrabasses, quelques touches de piano et la ventilation du Kaaitheater. La plasticienne néerlandaise Germaine Kruip y utilise la scène, son cadre, ses caractéristiques, comme les outils d’une expérience au bout du sensoriel. Quelques jeux de lumière, deux ou trois formes géométriques et pas mal d’illusion d’optique font la dramaturgie de ce spectacle de 50 minutes aux résonances poétiques et physiques intenses.

A Posibility of an Abstraction de Germaine Kruip. Photo : D.R. 

Bien sûr, cette proposition a ses antécédents dans le cinéma expérimental, chez les futuristes, dans l’op-art, et même chez les élémentaristes à la Theo Van Doesburg, auquel le Bozar de Bruxelles consacre en parallèle une rétrospective qui complète très bien le travail de Germaine Krupp. Il y a près d’un siècle, le peintre néerlandais visait l’utopie d’un art débarrassé du sens et du signifiant, et la voilà qui semble prendre vie aujourd’hui au théâtre. Sa compatriote contemporaine fait ici la tentative d’un théâtre concret, au sens de musique concrète, dont on imagine qu’il deviendra à l’avenir un genre à part entière – le Sacre du Printemps de Castellucci et le Triomphe de la liberté de La Ribot l’année dernière œuvraient  dans la même direction. Au Kunstenfestivaldesarts, c’est déjà le théâtre du présent.

 

Le Kunstenfestivaldesarts a eu lieu du 6 au 28 mai.