© Susana Paiva
Critiques Théâtre

Una costilla sobre la mesa

Au festival Programme Commun, Angelica Liddell a offert au public une messe funéraire, dédiée à sa mère. Un acte de foi et de défiance, traversé des traditions catholiques espagnoles.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière publié le 4 avr. 2019

On distingue d’abord des silhouettes. Six, si le chiffre importe. La pensée n’a pas le temps de spatialiser ou de compter, elle est entraînée dans ses propres projections. Assises bien droite sous les tissus aux motifs floraux qui les recouvrent, ces figures font référence à une tradition espagnole du XIXe siècle. Mais l’imagination nous emmène déjà ailleurs : on pense aux meubles d’une maison abandonnée qu’on aurait recouverts de draps et imbibés de naphtaline, ou encore aux femmes du camp de Choucha, oubliées dans le désert aux confins de la Tunisie et de la Lybie et immortalisées par le photographe Samuel Gratacap. Una costilla sobre la mesa : Madre s’ouvre sur un purgatoire. Le deuil est un territoire à conquérir pour certains, une plaie à laisser béante pour Angélica Liddell, et elle vaut bien une messe, aussi paradoxale soit-elle.  

La nouvelle création de la metteure en scène est un acte de foi et simultanément de défiance. La pièce progresse dans les clous liturgiques, empruntant aux traditions de la terre maternelle, l’Estrémadure – notamment l’empalao, qui consiste à porter une croix en guise de pénitence , aux chants – « Christe Eleison » – sans oublier l’homélie – évangile selon Saint-Luc. Sauf que Dieu est verbe, et face à la mort, la confiance envers les mots d’Angelica Liddell vacille. Prêtresse déchue, elle en ira bien sûr d’un de ces monologues qui font chez elle signature : tirade mi scandée-mi hurlée, cousue dans une langue viscérale ourlée de colère. Mais assise jambe écartée, talons ancrés dans le sol et frappant son torse de sa paume, elle est déjà dans la musique, déjà dans la danse. Elle annonce ce qui adviendra bientôt : le chant déchirant du maître flamenco Nino del Eche et le fulgurant solo surgit des ténèbres de Ichiro Sugae, à la croisée du butô et du folklore.  

« Je veux enterrer mes forces avec la terre, enterrer la terre avec la parole à l’intérieur et revenir à l’indicible, en commençant par le soleil. Et qu’explose la voûte de la fin du monde. Et commencer à vivre comme si je n’étais pas née. » La metteure en scène s’en réfère au Tandis que j’agonise de William Faulkner mais c’est au recueil Quelque chose noir que l’on songe : « Je ne m’exerce à aucun souvenir. Je ne m’autorise aucune comparaison » / Je m’acharne à circonscrire rien-toi avec exactitude. »  Comme Jacques Roubaud, Angelica Liddell n’attend aucune résurrection, elle ne cherche pas à forger à sa mère un tombeau poétique pour lui conférer l’éternité, ni à figurer l’irreprésentable. Et pourtant, face à l’innommable de la mort, il s’agit encore de tenter de dire, d'arracher du sens au néant Alors la messe se change en voyage, un chemin à rebours vers la terre des ancêtres, le ventre maternel et l’innocence du paradis perdu. C’est au seuil de l’impossible que naît l’urgence de créer.

 

> Una costilla sobre la mesa : Madre d’Angelica Liddell, du 27 mars au 6 avril au Théâtre Vidy-Lausanne, dans le cadre du Festival Programme commun