<i>Summerspace</i> de Merce Cunningham par le ballet de l’Opéra de Lyon Summerspace de Merce Cunningham par le ballet de l’Opéra de Lyon © Jaime Roque de la Cruz
Critiques Danse festival

Une journée avec Merce Cunningham

Le Festival Montpellier danse a dédié une journée à Merce Cunningham, disparu en 2009. Le chorégraphe américain a révolutionné la danse en la libérant de la musique et de la narration pour l’ouvrir aux hasards et aux nouvelles technologies, aux côtés du compositeur John Cage. Retour sur ce marathon qui ouvre une saison d'hommages. 

Par Marie Reverdy publié le 9 sept. 2019

La journée ensoleillée commence par la lecture, en terrasse, du livret gratuit édité par le Festival Montpellier Danse, 42 pages entièrement dédiées à Merce Cunningham. L’édito de Jean-Paul Montanari, directeur, indique : « Merce Cunningham saturait la danse de sens en ne laissant aucune place pour autre chose que la danse. » Lisant le livret, je me dis que ça a du bon d’avoir fait des études de linguistique, afin de saisir, immédiatement, la pertinence des notions de lexique, syntagme, syntaxe par lesquelles on décrit le travail de composition de Merce Cunningham : l’autodénotation des énoncés chorégraphiques ; l’analogie que l’on peut faire entre la distinction langue / parole et le fait que malgré le travail précis d’écriture, chaque danseur est son propre centre, que chaque danseur a sa propre danse ; l’attention portée au contexte comme constitution du sens, invitant la chorégraphie à se lover dans les replis de l’espace-temps, ce qui ouvrira à Merce Cunningham, dès 1964, la route de ses Events. « Modernité, avant-garde, abstraction »… abstraction qui n’empêche aucunement la « spiritualité », bien au contraire, précise Geneviève Vincent, historienne de la danse. Car chez Cunningham, « toutes les figures du corps s’effacent pour laisser affleurer la pulpe du corps », pour reprendre les mots de l’écrivaine Laurence Louppe.

D’un coin de l’œil, je regarde la classe de danse menée par Ashley Chen sur le parvis du Musée Fabre, il est 10h30 et la journée débute à peine. Elle se poursuivra non loin, par la restitution publique, en plein air également, de l’atelier qui a été mené par Trevor Carlson du 21 au 23 juin à l’Agora. L’après-midi sera consacrée à des projections et des discussions avec Jacqueline Caux, avant d’offrir au public trois spectacles. 

 

17h00 : Chance, Space and Time d’Ashley Chen – Studio Bagouet /Agora

Ashley Chen a dansé pour Merce Cunningham pendant quatre ans. Accompagné de Cheryl Therrien et de Philip Connaughton, il présente un « chaos organisé » intitulé Chance, Space and Time dont les vecteurs artistiques (chorégraphie, musique et éclairage) sont traités indépendamment. Il souhaite également interroger le hasard afin de « se donner la possibilité de prendre des décisions non-subjectives » et construit l’écriture chorégraphique selon la volonté d’un dé jeté afin de déterminer chaque paramètre de chaque séquence.

Dans cette pièce à l’humour « pince sans rire », les références et clins d’œil s’échappent du corps malgré soi et à travers soi. Tout y passe : danse moderne, « non-danse », solo, duo, trio. Le plateau se présente comme une arène, un ring, délimité par une ligne blanche à l’intérieur de laquelle il faudra « performer » la danse avec frénésie, faire et refaire avec acharnement. Les séquences musicales et chorégraphiques sont jouées et rejouées jusqu’au dérèglement. Tous les styles se succèdent : du hard-rock à l’électro-pop en passant par Rigoletto de Verdi. La bande-son s’emballe, saute, se mélange, tout comme les corps qui explorent l’endurance afin de les « amener vers l’idée d’une sincérité du mouvement », vers l’apparition du corps abstrait mais non austère.

 

19h00 Not a moment too soon de Trevor Carlson et Ferran Carvajal – Opéra Comédie

Trevor Carlson a été le directeur administratif de la Compagnie Merce Cunningham, c’est lui qui a imaginé le « Legacy Plan » afin d’assurer la survie de l’œuvre de Merce Cunningham. Il a également été l’homme qui a accompagné les derniers moments de sa vie, lui préparant ses repas et poussant son fauteuil roulant. « Attendre la mort n’était pas une attente, nous étions tellement occupés » affirmera-t-il sur la scène de l’Opéra Comédie.

Il faudrait traduire Not a moment too soon par « C’est pas trop tôt ». Le titre vient d’une phrase qu’aurait prononcée Merce Cunningham, alors qu’il avait 79 ans, tandis qu’il se regardait devant son miroir tout en se filmant. Not a moment too soon débute par l’évocation des quatre points qui ont marqué le travail de Merce Cunningham : sa rencontre avec John Cage, sa relation au hasard, l’influence de la vidéo et celle des techniques de motion capture. La scénographie de la pièce usera de ces deux derniers points. Le récit commence et Trevor Carlson, seul en scène, s’interrompt sur une confusion de mémoire. La parole s’ouvre donc sur l’aveu de la faiblesse des souvenirs et sur leurs précisions, pourtant, à plusieurs infimes détails : une odeur, une sensation, un mot, un regard, le temps qu’il faisait. La pièce aborde, en trois actes, la vieillesse, la mort, l’héritage. Trois actes : c’est le format d’une comédie…

Face à cette proposition, certains ont vu une conférence et ont été heurtés par l’indécence qui consiste à rendre publique la vie privée, d’autres ont vu un spectacle et ont été touchés par la fine ambiguïté du sentiment qui unissait les deux hommes, la légèreté de leur quotidien joyeux sous l’ombre menaçante de la mort. La proposition, en tout cas, a soulevé plusieurs débats de fond. Celui, artistique, d’identification de l’œuvre : écriture du réel ? Théâtre documentaire ? Conférence-spectacle ? Autofiction ? Et celui, plus anthropologique, du regard que nous portons aujourd’hui sur la figure de l’artiste d’une part et sur l’évocation de la vieillesse et de la mort d’autre part. En effet, Trevors Carlson joue sur la démarcation fine, quasi indistincte, entre ce que la pudeur exige et ce que le tabou impose quant au traitement théâtral de la mort. Le spectacle interroge également la figure symbolique de Merce Cunningham. Car si Trevor Carlson évoque la mort d’un proche, il s’agit, pour le public, de la mort d’un artiste. Entre les deux, il y a la mort d’un homme… L’idée que nous nous faisons de la vieillesse et de la mort d’une part, et de la place et de la figure de l’artiste d’autre part, impactent-elles sur les réactions contradictoires suscitées par la proposition de Trevor Carlson ?

 

L’attention portée aux mots, en règle générale et indépendamment de Not a moment too soon, n’est pas sans importance, au moins pour comprendre ce second point. Sortie d’un spectacle, lecture d’un article : on n’hésite pas à appeler Merce Cunningham par son seul prénom, tant on a l’impression d’être intime avec lui dès lors que l’on se sent en connivence avec son œuvre, sans rechigner pour autant à l’usage du terme « maître » en description définie. On n’hésite pas à qualifier certaines propositions, indifféremment, par les termes de « spectacle » ou de « cérémonie ». On peut lire cet oxymore, également, dans le témoignage d’Isabelle Ginot rapporté par Camille Lizop, évoquant Cunningham et Cage comme « le tandem artistique le plus sacré et le plus scandaleux de ce siècle ». Le vocabulaire religieux (« sacré », « célébration », « communion ») abonde aux côtés de celui qui évoque la révolution, la démocratisation et la libération. Voilà où réside le débat sur la place de l’art et de l’artiste soulevé au sein des réactions autour de Not a moment too soon. Trevor Carlson a redescendu le symbole-Cunningham de son pied d’estale afin d’y hisser l’homme. Il nous montre que le corps glorieux, intouchable et sacré, est avant tout un corps humain, vieillissant et souffrant. Nous ne pouvons pas ne pas entendre une sincère admiration et une authentique tendresse envers Merce Cunningham même si ce faisant, effectivement, Trevor Carlson expose au public une relation des plus intimes. Nous avons changé de siècle, artistes comme public, et nous nous querellons autour de nouvelles questions : le grand voyage universel des modernes fait place aux formats intimes actuels, l’Event fait place à la confidence, l’abstraction cède le pas à la familière singularité de l’alter ego, le récit fait son retour, la citation se fait grammaire, le débat sur la vie privée se fait pressant et la mémoire (ainsi que les devoirs qu’on lui impose parfois) succède à la volonté de faire table rase des avant-gardes…

 

21h00 Summerspace (1958) et Exchange (1978) de Merce Cunningham par le ballet de l’Opéra de Lyon - Opéra Berlioz

Le ballet de l’Opéra de Lyon avait intégré, dans son répertoire, des pièces de Merce Cunningham de son vivant. À ce titre, il fait partie des Ballets habilités à les reconstituer conformément à ce que permet le Merce Cunningham Trust. L’opéra Berlioz est plein à craquer, Summerspace et Exchange sont, manifestement, des « classiques de la modernité ». Faut-il en dire plus ? Confrontant deux pièces qui ont 20 ans d’intervalles, l’évolution du travail chorégraphique de Merce Cunningham saute aux yeux, tout autant que la permanente radicalité de son regard sur la danse qui constitue sa signature.

 

 

La soirée s’achève et je me dis : l’infini peut naître de la pensée matricielle, le corps abstrait ne doit pas perdre sa pulpe, la liberté ne meurt pas dans la contrainte, rigueur et jubilation, recherche et création, curiosité et fidélité, décloisonnement des arts… Nous devons tant à Merce Cunningham.

 

> Un jour avec Merce C. a eu lieu le 26 juin dans le cadre du festival Montpellier Danse