<i>Uni*Form </i>de Simone Aughterlony et Jorge León Uni*Form de Simone Aughterlony et Jorge León © p. Jorge León
Critiques Danse Performance

Sexe et forces de l'ordre

Uni*Form, perturbe les contours rigides du corps policier. La dernière collaboration du duo belgo-néo-zélandais Jorge León et Simone Aughterlony, aussi plastique que politique, nous confronte aux questions brûlantes du maintien de l'ordre, du pouvoir, du sexe et de la violence.

Par Nina Gazaniol publié le 3 avr. 2017

Le titre est suffisamment significatif pour que l'on sache a priori à quoi s'attendre. À l'évocation du mot « uniforme » on pensera soit au vêtement, soit à la qualité d'une chose dans laquelle on n'aperçoit pas de variations. La première n'empêche pas la seconde : Un groupe composé de plusieurs individus portant un vêtement similaire (uniforme) auquel échoie des compétences spécifiques et similaires (uniformité). Spontanément, on pense à des policiers ou à des militaires et le raisonnement, bien que simpliste, ne s'y trompe pas. Au centre du plateau, il y a bien des flics. Enfin des enfants qui jouent aux flics. Sur du Rihanna, ils se coursent et se butent en boucle avec leurs armes en plastiques. Les chutes sont amorties dans toute leur ardeur par des boudins en mousse, des chambres à air géantes et des matelas disposés çà et là sur un grand tapis bleu ciel. La brigade de mini-flics est rapidement relevée par sept performeurs en uniformes. Homme et Femme, de toutes tailles, de toute formes et de tous âges. L'atmosphère change. Le poids de l'habit et des attitudes se fait plus lourd. Ils nous scrutent, nous observent, nous analysent, autant qu'ils s'analysent entre eux. Dans cet espace épuré et quadrillé par de sages spectateurs, « la police » n'a rien d'autre à mettre en jeu que son propre corps. État catatonique de la veille. Attente interminable qui semble inhérente à la profession. Elle se met alors progressivement en action, au centre de ce parc de jeux pour grands adultes désœuvrés. Les sept performeurs seront pendant une heure, les corps de ces uniformes.

 

L'ennui de chacun s'échoue en une sorte de radeau de la méduse et se trompe dans un gang bang tout bleu ciel et chair. Dans la démêlée un homme finit par perdre l'habit. Le cul à l'air, on attend la scène de sexe. Le moment de violence. Parce que celui-là ne fait plus parti du groupe. Parce qu'il a perdu ses attributs, il pourrait lui aussi se retrouver avec une matraque dans le cul. La partition est rejouée, à ceci près qu'au milieu des uniformes, le corps nu s'est immiscé. Coincé derrière une table, le compositeur new-yorkais Hahn Rowe, aussi génial que drôle, distribue le son avec grâce et minimalisme, et assure la continuité de l'opus. Entre élégance du geste, finesse et saturation des sons, il sous-titre l'ensemble de la pièce et y apporte le nécessaire détachement. On a alors comme la sensation qu'il est le seul être humain qui surnagera de bout en bout.

 

Ennui, sexe et VIOLENCE

Si Uni*Form traite de la force et du pouvoir du groupe en général, il s'applique à démonter les rouages spécifiques du corps policier en tant que corps social. Au-delà du groupe qui dans ce cas précis, s'apparente aisément à une meute humaine, pointent l'ennui et la violence. Impossible ici de ne pas voir le temps d'inertie comme terreau fertile, propice à exacerber la moindre occasion de passer à l'action. Impossible de ne pas voir l'ennui comme la pire des violences. Dans un second temps, le lien avec la tension sexuelle se fait. Les fringues s'arrachent, deux femmes se roulent des pelles… Chair, seins, culs et sexes côtoient matraques, flingues et casques.

Sociologie et psychologie ont suffisamment développé la « stratégie du mâle dominant », pour que l’on se passe ici de le faire. Avec Uni*Form, Simone Aughterlony et Jorge León poussent encore un peu plus loin. La question du pouvoir policier et du sexe, se pose ici autant dans le sens de l'abus que dans celui du genre. Le projet – qui devait  à l'origine être un documentaire sur la création de l'ASBL Rainbow Cops Belgium, une association LGBT de la police belge – est aussi inspiré de la pensée queer, sans jamais la souligner mais en s'en servant comme levier. Et Uni*Form nous fait du bien, quand on sait comment la France réagit aux gender studies...

 

La pièce pense aussi le corps dans ce qui le couvre et le recouvre. Le pouvoir dans un bout de tissu ou dans un muscle. Qui exerce son pouvoir sur l'autre ? L'uniforme permet-il une légitimation de la violence, morale ou physique ? L'uniformisation peut-elle générer de la violence ? Qu'advient-il lorsque celle-ci est excitée mais qu'elle n'a pas d'endroit où sortir ?

Sans jamais avoir recours à cette violence qu'il dénonce, Uni*Form interroge. Mascarade grotesque baignant dans une douce apesanteur. En évitant l'écueil de traiter la violence par le symbole de l'uniforme, elle évite la facile stigmatisation policière (qui ne serait sûrement que justice face à la facile stigmatisation citoyenne). Déconstruisant des gestes et des corps, Simone Aughterlony et Jorge León nous livrent le constat d'une situation de plus en plus préoccupante, où la violence du corps politique s'abat sur le corps social par l'intermédiaire d'un corps policier lui aussi mis à mal.

 

Pièce police et politique

Avec sa traversée en ligne droite, Uni*Form fait la démonstration de la parfaite adéquation d'un propos et de sa mise en acte. Être dans l'accomplissement de l'action et laisser surgir un état pour le questionner. Malgré le poids du sujet, l'humour n'est jamais bien loin, distillé avec parcimonie, que le musicien attaque la chambre à air avec un cutter ou qu'un policier tire avec étonnement et fascination le sexe d'un autre. La chorégraphe néo-zélandaise aime d'ailleurs à parler de « son intérêt pour « l'humour et le mystère du désir, dans leur propension à alimenter la dimension politique de la performance ». En plus, ici, le spectateur est libre d'interpréter sans être pour autant lâché dans la jungle de l'abstraction. L'autre point de force d'Uni*Form tient sans doute à sa part de fantasme.

Il ne faut pas s’attendre à une simple partition dansée par 7 hommes et femmes déguisés en flics. Uni*Form est d'emblée politique, en premier lieu par le regard que l’opus pose sur un corps policier écrasé par les contradictions. D'un côté, la nécessité de garantir un équilibre de paix ; et de l'autre le pouvoir démesuré octroyé à des cowboys en manque d'action. Plus largement se pose la question des attitudes ultra-sécuritaire adoptées par la plupart des gouvernements, de l’utilisation abusive des états d'urgence, des centaines de bavures policières qui finissent sur les smartphone et réseaux sociaux. Enregistrées mais pas empêchées. Alors que de Liu Shaoyo à Adama Traoré, en passant par Théo Luhaka, Rémi Fraisse, Bouna Traoré et Zyed Benna, les affaires policières nous parviennent de plus en plus nombreuses, Uni*Form ne saurait être de meilleur ton. Loin d’être des faits divers, ces évènements sont les symptômes d'un mal enraciné, d'un pouvoir intrusif et violent, d'une sécurité outrancière et sans impunité imbriqués dans un imbroglio international effrayant. Uni*Form n'est pas un cri à s'en casser la gorge, il n'est que l'exhausteur d'un goût âpre de 49.3 et d'un maintien illusoire de l'ordre. Uni*Form nous glisse sans un mot et sans détours que la violence contemporaine est latente et banalisée. Peut-être générationnelle, corporatisée et genrée. Mais prête à surgir à n'importe quel moment et à n'importe quel endroit, comme une chienne folle.

 

> Uni*Form de Simone Aughterlony et Jorge León a eu lieu les 24 et 25 mars au théâtre Garonne, Toulouse (festival In Extremis) ; les 30 juin et 1er juillet à Francfort, Allemagne (Lab Festival)