Untitled (Holding Horizon) de Alex Baczynski-Jenkins © Spyros Rennt

Untitled (Holding Horizon)

Baignés dans une obscurité qui dissout tous les genres, trois heures durant, cinq danseurs enchaînent les “box steps” : un pas de base formant un carré sur le sol, utilisé autant dans la rumba que pour le fitness. Performance rare de constance, Untitled (Holding Horizon) du chorégraphe Alex Baczynski-Jenkins, emprunte à l’univers du club et aux salles de sport leur commune intensité.

Par Amalia Dévaud publié le 13 oct. 2020

Entrer dans une salle de spectacle comme on rentre dans un club : voilà ce qu’a savamment orchestré Alex Baczynski-Jenkins avec son Untitled (Holding Horizon). Nous patientons d’abord pour l’ouverture des portes sous un triangle inversé, inscrit dans un cercle : le logo du collectif queer et féministe KEM fondé par le chorégraphe britannico-polonais. Pour l’heure, notre longue file d’attente masquée ne se doute pas que les formes géométriques ont un rôle à jouer au sein de la performance. Puis, des vagues de musique électronique nous transportent autour de cinq danseurs, qui évoluent dans un espace scénique carré, délimité au sol par des bandes adhésives. Un projecteur, posé à l’un des angles, éclaire les corps d’une lumière tamisée. Le parti pris est judicieux car, face à ces ombres chinoises mouvantes si similaires, notre curiosité est piquée au vif. Observons-nous une femme ? Un homme ? Nous comprenons que cette tentative de catégorisation est inutile et que la chorégraphie nous enjoint rapidement à dépasser tous les genres. D’autant que, hormis l’obscurité, l’indistinction est visible dans l’interchangeabilité des costumes : des robes pour les hommes, des pantalons pour les femmes et vice-versa.

 

Out of the box

Les tableaux se succèdent, illuminés par les couleurs arc-en-ciel issues du drapeau LGBTQI+, et marqués par différents styles de “box step” : un pas de base formant un carré sur le sol qui s'utilise autant dans la valse que le Crossfit, et qu'on peut pratiquer seul ou à plusieurs. Dans Untitled (Holding Horizon) cette tension est visible dans le corps des danseurs. Ensemble mais tous différents, leurs pieds suivent en continu la quadrature du box step et les mouvements de leurs bras esquissent des motifs individuels, tel le reflet de la pluralité des orientations sexuelles et de genre.

Untitled (Holding Horizon) de Alex Baczynski-Jenkins p. Diana Pfammatter

 

Hypnotisés par ces répétitions, nous décidons de suivre la recommandation reçue à la billetterie : celle de sortir librement de la salle, pour y revenir quand il nous plaira. Nous prenons le temps de déguster un verre de vin avant de réintégrer le dispositif, pour assister au climax de la performance : celui du rassemblement ultime. Soudainement, la lumière s’intensifie au point que nous puissions distinguer les traits de visage des cinq danseurs. Ils apparaissent irradiants d’une énergie résolument conquérante, portés par une musique pleine d’emphase. Leurs gestes amples, s'enchaînent en force. De la survie, les danseurs semblent passer à la vie. Côté musique, les sons de piaillements d’oiseaux et de croassements de grenouilles  se rapportant au cancanement des hommes  laissent la place à de grandes plages sonores ascendantes, qui font ressentir à l’auditoire des bouffées d’espoir. L'un des points forts d’Untitled (Holding Horizon) réside ainsi dans la justesse du dialogue entre danse et musique, et bien qu’une certaine lassitude  engendrée par la répétition des gestes – puisse se développer, elle est rapidement contrecarrée par la conscience que les danseurs nous livrent une performance d’une rare intensité. Les bouteilles d’eau disposées tout autour de l’espace scénique ne manquent pas de nous le rappeler.


> Untitled (Holding Horizon) de Alex Baczynski-Jenkins a été présenté les 25 et 26 septembre à l’Arsenic, Lausanne dans le cadre de Parcours Commun ; les 28 et 29 novembre à La Casa Encendida à Madrid dans le cadre du festival de Otoño