<i>Lugar</i> de Proyecto Precipicio Lugar de Proyecto Precipicio © Tania Vaiana.

UP !

À la 15e édition de la biennale internationale de Cirque UP !, compagnies émergentes et reconnues étaient à découvrir. De la dense programmation, on retiendra tout particulièrement Lugar et Strach, deux créations qui habitent les déséquilibres et chatouillent l’impossible.

Par Christiane Dampne publié le 22 mars 2018

Avec son premier opus – Lugar – la jeune compagnie Proyecto Precipicio s'annonce prometteuse. Inventives, Eleonora Gimenez et Vanina Fandiño ont conçu un nouvel agrès qui permet d'accueillir leurs deux disciplines d'équilibre : un fil nouvelle génération qui change d’état  – fil souple et fil tendu – selon leurs manipulations. Les artistes filent la métaphore du fil avec la présence d’un ancien magnétophone à bande et des perruques du même matériau. La dimension plastique s’ajoute au travail sonore et au langage du corps. Lugar relève d'une quête infinie. Un petit éloge de l’in-quiétude ciselé comme une pièce d'orfèvre.

« Que fait-on quand on cherche l'équilibre sur une corde ? On cherche constamment un lieu, un point précis où pouvoir simplement être, un lieu que l'on sait aussi nécessaire que fragile », confient-elles. Les deux circassiennes argentines nous embarquent dans leur univers d’instabilité avec une belle énergie rock. Telles des Pénélope, elles font et défont leur ouvrage, tricotent et détricotent des espaces, sautent d’une technique à l'autre en construisant de nouveaux lieux éphémères. Chacune prend un malin plaisir à mettre à mal le fragile équilibre atteint par sa partenaire en modifiant la tension du fil et sa trajectoire. Les deux complices se provoquent, se défient, se soutiennent, jouent en contre point. Et convoquent nos imaginaires.

Elles traduisent au plateau le fruit d'une longue recherche et d'un échange avec le philosophe Diego Vernazza sur nos déséquilibres existentiels. « Nous avons voulu mettre ses textes dans notre corps. Cette création était une expérience. » Quelques mots sur scène en gardent la trace : « Presque, insupportable, un support stable, instable… » En construisant des lignes et des courbes sur lesquelles elles s’élancent, se suspendent, se balancent, elles mettent en scène le devenir de deux femmes qui cherchent, avec l'autre, leur propre (dés)équilibre improbable. Et nous racontent, en creux, ce qui les relie. « Nous sommes toujours en train de chercher des lieux, des espaces habitables. Un lieu, ça se construit. C’est un espace de mémoire où il s’est passé quelque chose. » Très écrit, Lugar ["lieu" en espagnol] dessine un espace en perpétuelle reconfiguration. Il n’y a aucun lieu stable, tout est toujours en mouvement.

De l’in-quiétude il est aussi question dans Strach, a Fear Song de la compagnie Théâtre d’1 jour qui, depuis plus de 20 ans, repose sur la transdisciplinarité. Dans la petite arène sous chapiteau, une chanteuse lyrique, une comédienne voltigeuse, deux porteurs. Et un pianiste en bord de piste. Un quintette au plus proche de nous.

Strach désigne « la peur » en polonais. «  L'un des fondamentaux du cirque vient caresser la peur, celle du spectateur et celle de l’artiste, mais ce dernier doit toujours la dépasser par une technique, un courage », précise Patrick Masset, le directeur artistique. Avec sa nouvelle création jouée en première au festival, il s'empare de ce fondamental pour creuser nos différentes peurs d'enfants et d'adultes, de la peur de dormir dans le noir à la peur de mourir. Peu de mots pour laisser place aux corps et au chant. « Ma mère chantait toujours la nuit pour éloigner les peurs », dit la comédienne Airelle Caen en début de spectacle. Le chant, très présent, accompagne toutes les portées et voltiges. La chanteuse elle-même, Julie Calbete, quitte la stabilité et la solidité du sol pour l’instabilité et l’impermanence de l’air, portée par Denis Dulon et le colosse Guillaume Sendron. Elle éprouve la hauteur et le risque de chute en apprivoisant ses craintes. D’elle émane un curieux mélange d'intranquillité et de confiance. D’elle émane une voix puissante et fragile. Une voix portée, dans ses différentes acceptions.

« Le mélange du cirque et de l’opéra, d’une force originelle et d’une beauté divine, est un chemin idéal pour donner à voir, à entendre et à surmonter les angoisses, les tensions, les dangers véhiculés par notre société de la peur. Littéralement, il s'agit de porter la voix. » Strach, a Fear Song nous invite à affronter à notre tour nos peurs en s’aventurant vers l’inconnu. Le ton est juste. Les prouesses non ostentatoires. La proposition artistique à taille humaine.

 

> Le festival UP ! s’est déroulé du 12 au 25 mars 2018 à Bruxelles