<i>Histoires naturelles, 24 tentatives d’approches du point de suspension</i> de Yoann Bourgeois Histoires naturelles, 24 tentatives d’approches du point de suspension de Yoann Bourgeois © Michel Cavalca.

Vestiges de danse

Dans Histoires naturelles, 24 tentatives d’approches du point de suspension de Yoann Bourgeois et La dernière danse, un prototype conçu montre en main au Dansathon organisé par la Fondation BNP Paribas et la Biennale de Lyon, flotte une même petite musique nostalgique de fin du monde.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 5 oct. 2018

 

 

Entrer dans le musée Guimet de Lyon, fermé depuis plus de dix ans, c’est traverser un portail spatio-temporel qui nous ramènerait au temps perdu des grandes expéditions scientifiques. La salle principale au parquet grinçant et à la peinture défraîchie transpire une délicate désuétude. Pourtant, les heures de gloire se devinent encore dans la largesse des espaces, les larges balcons filants, les balustrades en fer forgé ou encore la verrière au plafond polie par les ans, qui lui donne des allures de serre tropicale. Ici et là, les agrès ont été recouverts de grands draps blancs, comme les meubles d’une maison qui attend depuis trop longtemps le retour de ses maîtres, et qu’on a recouvert de peur qu’ils ne prennent la poussière. Bien avant que le premier interprète orchestre la première des chutes qui rythmeront le spectacle, les spectateurs commencent à s’emparer de l’espace.

Les familiers du travail de Yoann Bourgeois ne feront, avec cette nouvelle création, aucune découverte majeure, si ce n’est celle d’une nouvelle machine-situation, dont on se gardera bien de gâcher la surprise. Mais sous cette forme d’installation-déambulatoire, la recherche « du point de suspension » du circassien se donne à voir comme une collection, qui dans l’écrin du musée Guimet prend des accents de cabinet de curiosités. Dans le très beau texte qui accompagne le spectacle, Yoann Bouregois écrit : « C’est parce que je venais d’atteindre l’âge où l’on peut, sérieusement et quel que soit le cours des événements, anticiper les grands traits de notre vie à venir, et parler de ses jours futurs avec cet air de passé, que je me mis à élaborer un Programme. Quel que soit le nombre de jours qu’il restait, et même selon les plus audacieux pronostics, ce serait trop court. Mon Programme consistait à désamorcer le temps. Bien sûr, c’était impossible en soi. Mais il existait des méthodes d’approches. Ce serait simple et définitif.» Il s’agira alors de créer des « moments » : l’une après l’autre, les situations se dévoilent, comme des capsules de temps qui auraient enfermé des bouts d’existence, à se redérouler encore et encore. En s’adossant à des machines hautement techniques et jouant sur des sensations primaires – la chute, l’équilibre, la prise d’envol, la fuite, la lutte contre la gravité – Yoann Bourgeois nous installe dans des fictions aussi simples que profondes. Sur le plateau à bascule, deux interprètes tentent pas à pas de s’asseoir à une table, face-à-face, et c’est toute la question du difficile équilibre à trouver dans un couple qui pourrait se lire. Sur le plateau tournant, découvert dans Celui qui tombe, se joue une autre histoire d’amour, en accéléré. De la rencontre maintes fois avortée à la fuite. En équilibre précaire sur la machine infernale, les corps obliques des interprètes se cherchent, s’épousent et s’abandonnent…  Vient la femme-culbuto pour évoquer concrètement le devenir objet des êtres humains, et enfin le trampoline de Fugue – le best-seller de Bourgeois – pour nous raconter la lassitude face aux défis qui nous semblent insurmontables et les possibles court-circuitage des chemins qu’on nous dicte.

 

La danse infinie de l’effondrement

Regarder le présent, comme s’il était déjà passé. Le conserver, pour qu’il se conjugue au futur. C’est aussi de cette sensation d’éternité que joue The Last Danse, l’un des prototypes créés au Dansathon qui parachevait le programme de cette 18e biennale de la danse de Lyon. Pour comprendre ce projet, il faut s’imaginer un avenir proche dans lequel les théâtres, tombés en déshérence, seraient devenu des musées, et sur une scène vide, une forme ronde remplie de sable. Fixant celle-ci avec un smartphone, le spectateur pourra faire apparaître cette fameuse dernière danse en réalité augmentée : sur l’écran, une figure pixélisée et évanescente décrit lentement des gestes qui se délitent en multiples grains poudrés, avant de reprendre leurs cours dans une chorégraphie autogénérative en perpétuelle évolution…

« La dernière danse, c’est celle qui ne s’achève jamais et qui pourra survivre à l’humanité » explique Antoine Vanel, le développeur de l’équipe. Des six invitées à formaliser un prototype à la frontière de la danse et de la technologie en un temps record de trois jours, ce fut la seule à concevoir une proposition artistique dans laquelle la technique était détournée de ses usages habituels pour écrire une autre histoire. En jouant du symbole du sable, en virtuel comme en réel, The Last danse convoque une esthétique futuriste de la ruine et des vestiges, étrangement proche de celle d’un Blade Runner. Dans ce futur-déjà passé, cet espace-temps figé, c’est toute le courant de pensée de l’effondrement qui se joue également. Sans esclandre, cette pièce nous rappelle que le mariage des arts et de la technologie n’a de sens esthétique et éthique qu’à condition que la seconde se mette humblement au service de la première.

 

> La biennale de la danse de Lyon a eu lieu du 11 au 30 septembre 

> Le dansathon s’est tenu du 28 au 30 septembre au Pôle Pixel à Lyon, et simultanément au Théâtre de Liège et au Sadler’s Wells à Londres. Une initiative conjointe de la Fondation BNP Paribas et de la Maison de la Danse, Lyon