<i>Vrac conversations</i> de Claude Favre Vrac conversations de Claude Favre
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Claude Favre

Dans les Vrac conversations qu’elle entretient aves ses auteurs fétiches, Claude Favre tisse une langue « un peu bric broc ». Un patchwork joyeux et exigeant qui interroge l’expérience de lecture et la notion de réception. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 27 juin 2013

Des bribes sortent du blanc de la page comme elles s’élèveraient du silence. Dans ces paragraphes qui fonctionnent comme des entités indépendantes, des ombres d’écrivains passent. « Omar Khayyâm regarde les mouches la poussière ivre », « Canetti mord ses mots à langue perdue ». Ils parlent, font, vivent et écrivent. La narratrice les met en scène, les interpelle, noue avec eux des conversations fantasmées ou rêvées. « Parce qu’à te lire ce fut ni plus ni moins que lourdes conséquences force jonquilles plus trois douzaines bouteilles de bière comme si la vie était la question de l’étonnement » dit-elle à Malcolm Lowry.

Si, à travers quelques italiques, la parole des auteurs s’identifie distinctement, le plus souvent, les voix se mêlent. Les mots appartiennent-ils à ceux qui les assemblent ou sont-ils des « petits signes noirs finalement orphelins » ?

 

En perte de sens

La confusion des élocutions pêle-mêle contamine bientôt le langage. « & ayant perdu la raison tout est permis » dira la narratrice en introduction. Toutes les licences, tous les flottements et autres contorsions des sens. Aucun point, aucune virgule. L’absence de ponctuation accentue les doutes du signifié. Où s’arrêter ? Quel nom définit l’autre ? Claude Favre s’amuse des fonctions grammaticales, chaque mot pouvant jouer, tour à tour le rôle de nom, d’adjectif ou de verbe.

« _Il y a les mots qui parfois passent de l’autre côté souvent dépassent l’entendement chacun ajoute quelque chose il y a les lignes brisées du sensoriel et du logique il y a le casse-tête grammaire quel plaisir c'est trop il y a force mots rugueux appelez ça comme vous voulez il y a du mot au sens kaléidoscope et feux d’artifice »

Les habitudes rassurantes de lecture se perdent. Le lecteur doute, comme cette langue qui hésite à chaque commencement. Les underscore introduisant tous les paragraphes s’apparentent au curseur clignotant d’une page word, donnant l’impression que les phrases s’écrivent au présent, temps de la lecture mais également du possible encore et toujours ouvert. Puisque « tout est permis », la parole ne redoute pas l’auto-contradiction et les significations s’offrent pour mieux s’annuler : « et c’est presque à la fois ça et pas ça qui fut la plus merveilleuse découverte de la vie presque ça presque ».

 

Laisser vaincre le texte

Claude Favre ne prend pas son lecteur par la main ni en pitié. Elle le malmène, comme elle l’a été elle-même dans ses lectures : « lire me distance me renie me met en danger ». Lire doit être un défi, « un duel une bagarre un ravage y arriverais-je cette fois-ci comme dans un galop frémissant battant la forêt les jambes du cheval roulent les pierres diminuent le chemin le précipice est si près et il sied parfois de couper les ponts ». C’est une lutte, mais une lutte amoureuse, dont les « vertiges de plaisirs » ne peuvent se déployer ailleurs que dans la reddition. Lire c’est apprendre à s’avouer vaincu face au texte, car seul « perdre rend l’adhésion au monde possible ».

A lire les Vrac conversations, on tente un moment d’apprivoiser les mots, de les façonner à notre image. On voudrait placer des pauses, des respirations pour que le sens se fasse plus limpide. On voudrait participer à l’émergence de la signification aux côtés de l’auteur. Mais inlassablement, le sens s’y refuse, il glisse et saute les barrières qu’on aurait voulu tracer. Vient alors le moment de l’abandon et de l’absolue confiance enfin accordée au texte. L’avènement du « lecteur heureusement vulnérable ».

 

 

Claude Favre, Vrac conversations, Éditions de l’Attente, 47 pages, 8€. 

Les Vrac conversations ont été originellement publiées sous forme de feuilleton sur le site Poezibao