Nos limites, de Mathias Pilet, Alexandre Fournier et Radhouane El Meddeb, © Christophe Raynaud De Lage.
Critiques festival cinéma Danse

Vive la transcendance ?

Arkadi Zaides / Radhouane El Meddeb / Vincent Dupont / Maud Le Pladec / Faustin Linyekula

A l'occasion de Nouvelles, festival au cours duquel sera présenté Nos Limites le 27 mai, Mouvement vous propose de relire cette critique, initialement publiée le 6 février 2013. 

Par Gérard Mayen publié le 6 févr. 2013

Du cinéma de Vincent Dupont aux circassiens de Nos limites, en passant par les musiques chorégraphiées de Julia Wolfe, quelques franches expériences de vrais déplacements. 

Plongée

Que se passe-t-il lorsque la durée d'un plan cinématographique s'étire au-delà de tous les usages du cinéma narratif conventionnel ? Que se passe-t-il lorsqu'un plan cinématographique s'élargit à l'extrême et que l'action qu'il recèle s'éloigne, comme dissoute à la taille d'un pixel ?

Vincent Dupont, qui fluctue dans une chorégraphie pétrie d'arts visuels et de performance, est passé derrière la caméra pour écrire le film Plongée. Son spectateur y éprouve une expérience perceptive de toute rareté. La seizième édition du festival Vivat la danse ! à Armentières l'avait inscrit dans sa programmation entièrement axée sur les formes d'« immersions sensorielles, vertiges de la perception » aptes à nous faire « changer de repères ».

On vit l'oxymore d'une parfaite tranquillité haletante, le paradoxe d'une intensification minimaliste, devant le film de Vincent Dupont. C'est formidablement émancipateur : plus une présence est sobre, s'installe dans sa durée et se réduit dans la vastitude de l'image, plus en même temps elle se condense dans l'évidence de sa seule manifestation, s'impose et s'entête pour ce qu'elle est, rien d'autre, alors même que son contenu factuel demeure énigmatique, non élucidé au sens commun d'une dramaturgie traditionnelle.

Les trois personnages de Plongée paraissent éprouver des sensations liées aux quatre éléments fondamentaux de l'eau (se baignent) et du feu (allument des brasiers), de la terre (arpentent) et de l'air (entrent en lévitation). Parmi eux, Werner Hirsh, artiste de la performance inter-genres, distille une ambiguïté toute discrète. Cela tandis qu'au cœur des éléments, de fugitives apparitions de masques creusent la hantise de l'absence qui habite toute image de la situation morte qu'elle a captée.

Une longue séquence du film travaille des renversements de volumes, d'espaces et de plans. Les personnages paraissent y marcher renversés à l'horizontale, s'élever dans les airs, s'accommoder de vivre tête en bas. N'importe quelle manipulation des technologies de l'image permet de produire aujourd'hui de tels trucages sur un écran de PC. Or dans Plongée, il ne s'agit pas de trucages, mais de patients agencements de caissons courbes, renversements de décors, rapport de fixité contrariée entre caméra et sujet. C'est ce qui fait la différence, d'une image tenant de l'élaboration patiente d'un rapport tactile au monde, profondément éprouvé.

Plongée engage un bouleversement des techniques et usages du voir. On y pénètre par apnée de la paresse de regard. Puis on ressort doucement ivre de cette traversée à pas comptés au cœur des projections de l'espace et du temps.

 

Aire de jeu

L'idée d'Aire de jeu est simple. Et fonctionne. Trop peu de lieux ont des idées simples, qui fonctionnent. Aire de jeu est une initiative des Subsistances à Lyon, également portée par le CCN de Rillieux-la-Pape et le Théâtre de la Croix-Rousse. Chaque édition annuelle y donne à découvrir un compositeur de musique contemporaine. Un seul. Plusieurs chorégraphes sont invités à choisir de ses morceaux, qu'ils ont envie d'interpréter par la danse. La performance live passe systématiquement aussi par une interprétation de la musique par des musiciens sur scène.

Cette année, Faustin Linyekula, Arkadi Zaides, Maud Le Pladec et Tania Carvalho  sont partis à l'écoute de la compositrice new-yorkaise Julia Wolfe. Une seule soirée permettait d'assister à l'enchaînement des pièces des trois premiers de cette liste. Cette configuration très entraînante fait opérer une traversée mouvementée d'un univers musical mal connu.

Les trois pièces écoutées ce soir-là présentent la caractéristique commune de n'être composées, chacune, que pour un type instrumental homologue : huit voix de contrebasse concourent à Stronghold (dont sept sont enregistrées sur bande, dans une version pour un seul instrument effectivement sur scène), quatre batteries jouent Dark Full Ride, et quatre violon, alto, violoncelle Dig Deep.

De cette uniformité d'instrumentarium, émanent des structures très denses, stables et charpentées, mais qui permettent dès lors un jeu très vif de correspondances entre timbres, intensités et résonances. Dans Dig Deep, par exemple, se produit une vertigineuse course en avant, dont l'homogénéité captivante ruisselle d'éclats de fragmentations. Dans Dark Full Ride, le dialogue accapare, quand seules les cymbales répondent aux cymbales, ou seules les caisses, et que le langage semble ainsi désossé, sonnant très clair, sans injonction de l'acmé fusionnel obligé de la batterie traditionnelle, mais quand même avec des grondements le disputant au rock.

A y entendre un dialogue, nul doute que c'est sur cette pièce que Maud Le Pladec et ses interprètes osent la composition chorégraphique la plus furieusement impliquée, où danseurs et musiciens échangent leurs rôles, où l'espace physique de la circulation entre instruments devient l'aire même, et le volume, d'un déploiement global hautement plastique. Les danseurs œuvrent entre. Dommage qu'à pareil endroit, Corinne Garcia tienne à montrer de la danse à voir. Nul besoin de sur-je(u) pour que tout résonne et se réponde dans cette pièce.

Au regard de cette Demo, Faustin Linyekula et Arkadi Zaides auront pris des options plus sages, voire conventionnelles, d'une composition par juxtaposition. Mais par effet de contrepoint, ces façons de se toiser entre danse et musique, contribuent à orchestre une soirée très vivifiante.

 

Nos limites

On n'a pas encore pris toute la mesure des implications insondables de la pièce Nos limites, composée par le chorégraphe Radhouane El Meddeb avec les circassiens Mathias Pilet et Alexandre Fournier. La communication et une installation visuelle attenants à la pièce stricto sensu portent à la connaissance des spectateurs les circonstances tragiques qui auront présidé à la conduite de ce projet artistique. Celui-ci ne gagne rien au fait d'être rabattu sur de telles justifications. Qu'importe.

 

Extrait de la pièce Nos limites de Mathias Pilet, Alexandre Fournier et Radhouane El Meddeb.

 

Nos limites compose tout ce qui transcende une absence. Ses deux interprètes en scène sont de tailles très différentes. En quelque sorte, il manque à l'un un bout, pour être à la hauteur de l'autre. Mais alors comment dire, à travers ce manque, la portée du simple geste qui voit le plus grand des deux tenir l'autre bien serré contre lui dans ses bras, pieds suspendus ballant sans toucher sol ? Ce n'est rien. Mais ce porté, ce soutien, ce dépassement de la différence, très patients, bouleversent.

Le plus grand manque est alors celui que s'imposent les deux performeurs circassiens, en semblant renoncer le plus souvent à l'appui de leurs jambes, comme dévitalisées. Ainsi un dialogue s'abstrait et se suspend, se tenant comme d'emblée détaché du sol, niant en somme l'un des fondamentaux du cirque – qui consiste en l'acte même de s'arracher à la pesanteur – pour peupler l'espace d'une forme de vol, défiant ce qui est pourtant figure du handicap.

Au terme d'une souple suspension vertigineuse, en plateau porté sur un seul pied redressé, un noir se fait, brusque, puis sa suite de chutes mortelles, implacables. Alors suit  une grande danse de danse. On ne sait ce qui flotte là, du chorégraphique ou du circassien, dans cette pièce où tout est sobre, épuré, vide de tapage. Si deux arts et deux sensibilités s'y sont rencontrés, il semble que pour une fois cela ne se fasse pas par rajout, mais par le dialogue distancé d'une forme d'absence. Un projet de l'art se consume dans une légèreté, à jamais. Transcendant. Ben oui.

 

Aire de jeu s’est tenu du 29 janvier au 2 février aux Subsistances, Lyon.

Nos limites, de Mathias Pilet, Alexandre Fournier et Radhouane El Meddeb était présenté du 31 janvier au 4 février au 104, Paris.