Vivre ! de Frédéric Fisbach © Tuong-Vi Nguyen
Critiques Théâtre

Vivre !

Chez les sapiens connectés, la capacité moyenne d’attention est estimée à 9 secondes. Les 2 h 45 de spectacle annoncées pour Vivre !, la nouvelle création de Frédéric Fisbach présentée à La Colline, avaient donc de quoi dissuader. C’était sans compter sur l’étonnante actualité d’un certain Charles Péguy.

Par Agnès Dopff publié le 9 oct. 2020

Près de trois heures de spectacle, trois actrices jouant elles-mêmes des actrices, un hommage à Charles Péguy :  sur le papier, Vivre ! de Frédéric Fisbach ne semblait pas franchement à la pointe du théâtre contemporain. L’intrigue s’installe sans surprise : Mila, veuve d’aujourd’hui, vomit sa peine et son dégoût de la vie avec un détachement (pour le moment) peu convainquant ; Ingrid et Félicie, ses copines actrices, insistent pour continuer l’adaptation du texte de Charles Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, engagé par le mari juste avant sa mort. La première moitié du spectacle s’écoule comme une fin d’averse : faiblarde et incertaine. Seule la présence fantomatique du narrateur et mari en fond de scène nous tire parfois de la torpeur par ses apartés soudains et enlevés, où il est question de regret, de manque et de la difficulté à trouver le bon biais pour continuer le dialogue avec les vivants.

Et puis tout s’emballe : comme ragaillardies par leur personnage, les comédiennes – réelles et fictionnelles – font entendre avec Jeannette, petite sainte d’Orléans, et son amie Hauviette l’angoisse de se construire une vie dans un monde en crise, la rage de l’impuissance et la culpabilité des épargné.e.s. Par la langue de Péguy, faite de constructions épurées et répétitives, la phrase disparaît derrière le mot, et lui-même s’efface à son tour pour laisser seulement le souffle. Alors Jeannette, Hauviette et Madame Gervaise – la doyenne – disparaissent à leur tour derrière les actrices de chair qui les jouent. La chevelure argentée de l’une, les rides fières de l’autre réveillent l’attention. Avec Peguy, il n’est plus tellement question des jeunes chrétiennes d’Orléans, ni des copinages entre femmes de scène, mais tout simplement de l’étrange fait de vivre. Du temps qui passe, de la fatigue d’être au monde quand le monde déçoit, de la colère coupable d’être affecté.e sans être concerné.e.

Par ces actrices belles de ne plus être neuves, et belles encore de hurler l’enthousiasme à s’en décrocher les poumons, par l’apparition délicate d’une femme au crépuscule de sa vie – d’abord personnage en sépia d’un album de famille, et bientôt humaine toute réelle parmi les spectateurs – Vivre ! de Frédéric Fisbach, se réveille au milieu de la représentation pour défendre férocement l’impératif de son titre.


>Vivre ! de Frédéric Fisbach, jusqu’au 25 octobre au Théâtre de La Colline, Paris. Du 12 au 13 novembre au Théâtre Montansier, Versailles; du 1er au 2 décembre au Grrranit - Scène Nationale de Belfort; du 16 au 18 décembre au Théâtre Liberté, Toulon