<i> Qui a tué mon père</i> Édouard Louis, Stanislas Nordey, © Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre

Qui a tué mon père

Au Théâtre de la Colline, Stanislas Nordey adapte Qui a tué mon père. À se focaliser sur la langue, plus que sur les corps, il appauvrit l’idée centrale du livre d’Édouard Louis : « La politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. »

Par Camille Ferey publié le 18 mars 2019

« Tu as raison, je crois qu’il nous faudrait une bonne révolution » : c’est ainsi qu’Édouard Louis donne à son père le mot de la fin dans ce texte qui retrace sa vie brisée par une violence sociale invisible et indicible, « parce qu’elle est la vie même ».  Ce geste est à l’image du projet de Qui a tué mon père : donner à entendre le récit d’une vie ordinaire, en faire le symbole de la violence de notre époque et de l’urgence d’une transformation politique. Geste louable dont la simple existence sur une scène de théâtre a l’immense mérite de faire sortir la pauvreté du silence et de l’espace feutré des vies privées. Et pourtant. Après des applaudissements francs – c’est vrai ça, il nous faudrait une bonne révolution – et une nuit un peu trop calme, les traces d’empathie et d’indignation ont déjà presque disparu et laissent place à l’étonnante impression d’être restée de marbre face au récit de ce qui, pourtant, révolte. Que (ne) s’est-il (pas) passé ?

La pièce s’ouvre sur un décor minimaliste : au milieu de la scène, une table et deux chaises, en fond un village à l’allure monotone projeté sur les murs. Assis, le fils et le père se font face dans une atmosphère qui évoque un parloir de prison. Tandis que le père se tient la tête dans les mains, Stanislas Nordey, prêtant sa voix aux mots d’Edouard Louis, s’adresse à lui dans un long monologue qui, de souvenirs en souvenirs, reconstitue peu à peu l’image d’une vie, et à travers elle, celle d’une classe sociale et d’une époque. Le père reste silencieux, et pour cause : le silence, nous dit Edouard Louis, est constitutif des vies des dominés, vies qui manquent de mots pour se penser, pour penser qu’elles pourraient être autrement, vies d’hommes auxquels on apprend qu’être un homme c’est se taire, ne pas dire la tendresse, l’amour ou la tristesse. Entre chaque souvenir le noir se fait, et quand la lumière se rallume, un autre père, identique, est apparu sur scène. Le père est un mannequin, puis deux puis trois puis sept, il se démultiplie et habite la scène d’une sorte de présence fantomatique et anonyme jusqu’à ce que peu à peu ces mannequins jonchent le sol comme des corps morts.

 

Dire plutôt qu'incarner   

Cette multiplication du corps du père symbolise avec justesse la rencontre de l’intime et du collectif, le fait qu’une vie ordinaire est autre chose qu’elle-même, qu’elle partage avec une infinité d’autres vies les souffrances et injustices qui font les dominés. Mais on attendrait alors non pas sept mais vingt, trente, cinquante mannequins : que les corps des pauvres, puisque c’est d’eux dont il s’agit, envahissent la scène, que par leur nombre ils fassent masse devant nous. Seule une telle massification aurait pu justifier que le père soit privé d’un corps vivant qui puisse incarner sur scène l’idée centrale du texte : la violence politique n’a pas besoin de matraques, elle sculpte quotidiennement les corps des pauvres dans ce qu’elle leur impose et ce dont elle les prive, les rendant vulnérables et malades.

Seulement pour Stanislas Nordey, « les auteurs sont plus intéressants que les metteurs en scène ». C’est donc au langage, plus qu’aux présences physiques, qu’il donne une place centrale, jusqu’à échouer à incarner cette idée chère à Édouard Louis, et pourtant éminemment théâtrale : c’est dans les corps que se rencontrent l’intime et le politique et que s’exerce concrètement, matériellement, la domination sociale. C’est le récit d’un dîner de famille qui dégénère qui parvient le mieux à transmettre au spectateur cette omniprésence de la violence, en venant accélérer soudainement le rythme, sur fond de musique saccadée et devant une grande bâche noire qui bouche les horizons et la profondeur de la scène. On ressent alors la manière dont la honte, la peur d’être « raté » ou de n’être rien s’invite partout, jusqu’à la table.

Puis tandis que la neige tombe sur le plateau, la pièce se transforme en un J’accuse contemporain qui dénonce les responsables politiques et les mesures qui ont précarisé encore davantage les existences des classes populaires depuis les années 1990. À nouveau, l’accord de principe avec ces accusations est inversement proportionnel à l’émotion ressentie. Comme si le spectacle avait oublié de donner une forme esthétique au discours politique, oublié de s’adresser, non pas seulement à notre raison et à notre intellect, mais à nos passions et sentiments. Comme si, à force de vouloir dire, montrer, visibiliser, cette forme d’art politique presque documentaire, oubliait qu’on peut aussi dénoncer le monde par la suggestion, le rêve, la métaphore, la déstructuration des formes de perception, la beauté ou même, pourquoi pas, la laideur. Quelque chose, en somme, qui interroge, chamboule, dérange plutôt que de créer une adhésion immédiate… et par là peut-être trop confortable.

 

> Qui a tué mon père d’Édouard Louis, mise en scène Stanislas Nordey, du 12 mars au 3 avril au Théâtre de la Colline, Paris ; du 2 au 15 mai au Théâtre national de Strasbourg