Isidore Isou, <i>Partitions Commentées V</i>, 1988 Isidore Isou, Partitions Commentées V, 1988 © Thierry Ollivier, courtesy Éditions du Griffon / Catherine Goldstein, Adagp
Critiques Musique

Symphonie n° 4 « Juvenal »

À l’occasion de la magnifique exposition consacrée à Isidore Isou, le Centre Pompidou a donné à entendre la Symphonie n° 4 composée et interprétée par le créateur du mouvement lettriste et un choeur mixte, orchestrée par Frédéric Acquaviva.

Par Nicolas Villodre publié le 23 mai 2019

L’écoute de la bande sonore enregistrée en 2003 par Frédéric Acquaviva, éditée l’année suivante en CD, était précédée du poème isouien « Ligne unique de consonnes » (1966) interprété « live » par Loré Lixenberg. Un des buts visés par Isidore Isou était de dépasser la durée moyenne des symphonies de Beethoven, lesquelles, si l’on excepte la 9e, font toutes environ une demi-heure ou à peine une heure. La « Juvénal » – ainsi dénommée en référence au poète satirique romain du même nom et peut-être bien aussi pour sa connotation juventiste, Isou étant, comme on sait, l’auteur des manifestes du Soulèvement de la jeunesse – fait 62 minutes chrono. L’œuvre est, littéralement, polyphonique. En dehors de la voix et des claquements de mains intégrés au poème dramatique et lyrique à la fois, on n’y repère aucun instrument de l’orchestre symphonique traditionnel – ni cordes, ni bois, ni cuivres, ni autres percussions que ces applaudissements.

Nous avions eu la chance d’assister au concert donné par le groupe lettriste à la salle Gaveau à Paris en 1976, qui avait été magistralement organisé par Jean-Pierre Gillard, artiste faisant partie de ce mouvement et producteur, à l’époque, sur France Musique. Nous avions pu alors apprécier dans des conditions optimales d’écoute plusieurs pièces historiques d’Isou et de différents membres du groupe. Au Centre Pompidou, Broutin et Poyet étaient présents et dans l’enregistrement et dans la salle. L’effet recherché par les organisateurs n’était pas de même nature que dans la configuration à l’italienne de Gaveau. D’une part, pour faire « contemporain » ou « performatif », ou « arty », l’instrument principal est maintenant l’ordinateur portable – celui, ultraplat, siglé d’une pomme entamée, logo quelquefois dissimulé par coquetterie par un bout de chatterton ou de gaffer noir. De l’autre, le concert est devenu concept. Le technicien ou ingénieur du son accède au statut de DJ, de nos jours fort envié par l’adolescence et la jouvence. Ici, c’est Acquaviva qui s’y colle, à la console, épiant de l’œil gauche les pistes audio défilant sur son mini-ordi, et de l’autre les témoins lumineux des niveaux d’entrées et de sorties, manipulant avec délicatesse les potentiomètres pour filtrer et répartir ou spatialiser le son, bouclant la boucle qui va du producteur au consommateur.

 

Mémoires d’outre-tombe

Il s’inscrit dans la tradition des compositeurs de musique concrète ou électro-acoustique de la RTF, dans la lignée des pères ou Pierre (Schaeffer et Henry). Tandis que ce dernier transbahutait sa collection perso de baffles de tous âges, du pavillon qu’il louait à l’angle de la rue... Braille aux lieux improbables où on le conviait à délivrer ses sets – à La Locomotive, au Musée du Moyen Âge à l’occasion de Paris Quartier d’été, voire aux Pompes funèbres générales lors de la première édition parisienne de la Nuit blanche. Les spectateurs de Pompidou sont aussi invités à écouter le son en même temps qu’à le voir. Le public sent la concentration et l’interaction de l’homme à la mixette. Dans le cas qui nous occupe, Acquaviva et son public sont installés sur scène, également valorisés. Le spectateur est autorisé à bouger – le baladeur et le déambulateur ne sont pas de simples prothèses puisqu’ils désignent les marcheurs ou musardeurs, au sens où l’entendait Robert Walser. De frimants bénévoles circulent donc au milieu des hauts parleurs répartis par les machinos de Beaubourg. Le design des baffles est plus sobre que celui du musée transportable du regretté Pierre Henry mais leur qualité sonore est remarquable. Les spectateurs-acteurs ressemblent à des somnambules plus qu’à des zombies ou à des marteaux sans maître. La voix d’outre-tombe d’Isou donne le la et le tempo et maintient l’attention de l’audience plus d’une heure durant. Grave, sourde, enrouée, elle hache menu chaque mot, rythme et versifie sans recourir au dictionnaire de rimes – Isou aimait les dictionnaires et était fier d’être entré dans le Larousse de son vivant. Le choeur, en retrait, cela va de soi, exerce sa fonction contrapunctique. Aucun répit, aucun silence, aucun temps mort ne sont accordés à l’audience. À propos de temps mort, le poète, qui se souciait et de bave et d’éternité, proposa un jour formule d’esprit Zen : « Il y a les morts et il y a les vivants. Et il y a ceux qui se croient vivants. »

 

 

> Symphonie n°4 « Juvénal » d’Isidore Isou a été orchestrée par Frédéric Acquaviva le 9 mai au Centre Pompidou, Paris