Outrenoir de François Veyrunes © Guy Delahaye

Outrenoir

« Humain, trop humain », le nouveau cycle de travail de François Veyrunes, s'ouvre avec Outrenoir. Le chorégraphe français se penche sur les toiles obscures du peintre Pierre Soulages, pour y déloger des actions simples et ainsi signer une création d'une rare limpidité.

Par Nicolas Villodre publié le 16 oct. 2019

Mouvement rendait compte 1, en 2015, de Chair Antigone par le chorégraphe François Veyrunes. Opus central d'un triptyque « mythologique », la pièce réunissait en son temps plusieurs collaborateurs que nous retrouvons aujourd'hui dans Outrenoir : création inaugurale d’une nouvelle trilogie sous influence nietzschéenne dénommée « humain, trop humain ».

Dans Outrenoir, le chorégraphe François Veyrunes, assisté par la dramaturge Christel Brink Pzygodda, a pris pour référence picturale l’œuvre du vétéran Pierre Soulages. Quoiqu’à nos yeux, les noirs de ce dernier, toujours agrémentés de quelque effet décoratif ou virage ocre brun, puissent paraître moins outrés ou absolus que ceux du suprême Kasimir Malevitch. D’ailleurs, nous n’avons pas trouvé dans Outrenoir d’autre source que lumineuse. Certes, les nuages qui évoluent sous forme de projection vidéo pendant toute la durée de la pièce, de jardin à cour, par moments s’obscurcissent, jusqu’à devenir menaçants comme des cieux rouennais de cette fin septembre. Cependant, le PVC miroitant recouvrant le sol de la salle dite de L’Heure bleue, à Saint-Martin d’Hères, aux portes de Grenoble, réfléchit splendidement les éclats de la danse, à la manière de feux de rampe.

 

Outrenoir par François Veyrunes p. Guy Delahaye

 

Le soin apporté par Philippe Veyrunes - frère du chorégraphe - à la lumière, est constant et valorise les cinq interprètes convoqués pour l’événement : Nicolas Garsault, Chandra Grandjean, Sophie Lèbre, Sebastien Ledig et Francesca Ziviani. Il faut dire que la danse de François Veyrunes se passe de récit comme de commentaire. Elle cohabite en toute quiétude, à son rythme et à sa guise, avec la musique, en l’occurrence une bande originale de grande ampleur composée, pour l'essentiel, par Stracho Temelkovski. Elle se déploie du récitatif baroque à la techno, du contreténor Andreas Scholl au pluri-instrumentiste Temelkovski, en passant par les adeptes de l’électro Aphex Twin, Ben Klock et Marcel Dettmann. Contrastant avec le lyrisme opératique, l’électricité ambiante, les lignes de basse et percussions électro-acoustiques, la danse suit sa propre logique. Elle prend le temps qu’il faut.

Le chorégraphe ne se borne pas à appliquer la formule qui consiste à ralentir à l’extrême le mouvement. Il compose avec des gestes qu’on dirait naturels, des actions simples au premier abord, et des positions périlleuses qui n’affichent pas la prouesse exigée de la part des athlètes. Rien de yogique dans l’approche ou la technique, nous semble-t-il, plutôt une recherche et un aboutissement qui renoue avec la corporéité, le rétinien sans renoncer à la pensée, à la mathématique, au concept. C’est pourquoi, la proposition est élégante, harmonieuse, d’une beauté apollinienne. Le geste de la sorte travaillé, répété, stylisé par de jeunes danseurs nous a paru d’une fluidité rare.

 

1 À lire « Anti-antigone » par Nicolas Villodre, nov. 2015, sur Mouvement.net

 

> Outrenoir de François Veyrunes a été présenté les 10 et 11 octobre à L’Heure Bleue, Saint-Martin d’Hères avec La Rampe, scène Conventionnée d’Échirolles ; le 12 octobre au Musée de Grenoble ; le 18 octobre 2019 au THV, Saint-Barthélemy d’Anjou ; le 31 mars au Château Rouge, Scène Auvergne Rhône-Alpes, Annemasse ; le 7 avril au Lux, scène Nationale de Valence ; les 16 et 17 avril à Bonlieu, scène Nationale d’Annecy ; les 12 et 13 juin au Théâtre Municipal de Grenoble ; au printemps au Dôme Théâtre, scène conventionnée d’Albertville