L'île aux oiseaux. © D. R.
Critiques cinéma

Entrevues Belfort

Avec la nomination d'Elsa Charbit à la tête du festival, Entrevues retrouve un nouveau souffle. En parallèle à la compétition officielle et à une rétrospective Pierre Salvadori, la part belle revenait aux trésors de la cinéphilie, avec une thématique Chasse à l'homme, un panorama du cinéma algérien et une découverte du cinéma de la RDA. Retour sur quelques films phares.

Par Julien Bécourt publié le 12 déc. 2019

Curieux film que Abou Leila, de Amin Sidi Boumédiène, où deux amis d'enfance partent en expédition dans le désert à la recherche d'un homme dont on ignore tout, jusqu'à douter de son existence. Leur motivation demeure floue pendant les deux tiers du film, même si l'on guette la corrélation avec son prologue. Un assassinat y est perpétré en 1994 par un islamiste dans un quartier résidentiel d'Alger, au paroxysme de la guerre civile. Le film livrera par la suite des indices au compte-gouttes, à mesure que l'on s'enfonce dans le désert et qu'une démence hallucinatoire s'empare des protagonistes. Si les pièces du puzzle finissent par s'assembler dans la dernière longueur, on se sera baladé entre temps entre thriller politique et road-movie, fantastique gore et western métaphysique. En dépit d'une symbolique appuyée (Sophocle + Nietzsche + Jung + chamanisme, ça fait du monde au balcon), le geste ambitieux du cinéaste et ses trouvailles de mise en scène emportent la mise.

 

 

Objet de fascination, le désert est aussi le décor du nouveau documentaire de Hassan Ferhani, auteur du magnifique Dans ma tête un rond-point. Dans 143 rue du Désert, il dresse le portrait de Malika, une vieille dame logeant dans une bicoque au milieu du Sahara, où routiers, voyageurs et musiciens ambulants font régulièrement escale. Ils y sont accueillis avec toute la bienveillance de cette figure maternelle, qui vit en compagnie d'un chat et sans autres effets qu'une table, un lit et du thé pour les visiteurs de passage. Derrière la bonhomie de Malika transparaissent pudiquement les bribes d'une vie passée, avec son lot de traumatismes et de blessures enfouies. À présent coupée du monde, c'est le monde qui vient à elle. On ressent chez Ferhani un amour inconditionnel des personnes qu'il filme, la volonté de rendre compte d'une humanité dont la fragilité n'a d'égal que l'altruisme.

 

D'une froideur glaçante, Après la nuit (Monsters, en VO) nous plonge dans l'introspection d'un couple bobo à l'approche de la quarantaine, avec en toile de fond un désir d'enfant inassouvi. Une nuit propice à des rencontres anonymes – un chauffeur de taxi pour madame, un informaticien lubrique pour monsieur – suffit à leur faire reconsidérer dix ans de vie commune. Prenant la forme d'un triptyque, ce premier long-métrage du roumain Marius Olteanu repose sur d'interminables plans-séquences ressassant ad nauseam le malaise relationnel et l'incapacité de communiquer, à l'image d'une société du libre-échange qui n'aura jamais aussi mal portée son nom. Le format de l'image s'étire ou se rétrécit à mesure que s'opère l'éloignement ou le resserrement des liens, dans une démonstration formelle qui finit par susciter la léthargie plutôt que l'empathie.

 

Apocalypse intime et couple en péril tissent aussi la trame de Tommaso, le dernier forfait d'Abel Ferrara. Expatrié à Rome depuis plusieurs années et converti au bouddhisme dans la foulée, le réalisateur new-yorkais y creuse une veine autobiographique (entamée avec 4h44) qui embrasse d'un même tenant séances de méditation, courses à la coopérative Bio, engueulades domestiques, écriture de son film Siberia et témoignages aux alcooliques anonymes. Dans cette reality fiction déclinée au quotidien, Willem Dafoe incarne un doppelgänger du cinéaste tandis que son épouse, Cristina Chiriac, joue son propre rôle. Anna, leur fille de quatre ans, incarne quant à elle la figure de l'innocence face à un déchaînement de malegazing. Chassez le naturel, il revient au galop ! En quête de paix intérieure, l'ancien bad boy tente d'apprivoiser ses démons, mais le chemin de croix ne fait que commencer : adultère, violence et paranoïa reviennent foutre le Bronx dans sa vie. S'il s'embourbe dans sa perception doloriste de la libido masculine et de la jalousie qui pousse à l'irréparable, le film saisit parfois avec justesse les affres du couple et de la création. Encore faudrait-il le délester de sa martyrologie sulpicienne, qui culmine lors d'un final proprement effarant.

 

Suivant un dispositif proche d'une psychanalyse, Noël et sa mère met en scène l'historien du cinéma Noël Herpe réglant ses comptes avec sa marâtre, le long d'une joute verbale aussi hilarante qu'émouvante. S'attachant aux épisodes marquants de l'enfance et l'adolescence de Noël, où se révèlent son fétichisme et son goût pour le travestissement, le cinéaste tire les fils d'un dialogue savoureux. Dans ce petit théâtre de l'intime, la faute est systématiquement rejetée sur l'autre, en toute mauvaise foi. Ce « cadavre d'un amour qui n'en finit pas de pourrir » jette une lumière sans fard sur les névroses et autres atavismes qui encombrent l'existence, tout en conférant aux êtres leur si précieuse singularité.

Sébastien Lifshitz (Wild Side, Plein Sud, Les Invisibles, Bambi) a suivi deux Adolescentes pendant cinq ans dans une ville moyenne du sud-est de la France. Leur vie quotidienne filmée en alternance suit une trajectoire programmatique : la jolie jeune fille de bonne famille poursuit des études supérieures tandis que la joviale rondouillarde, de condition modeste, est jetée dans la vie professionnelle après une formation en lycée technique. Le film se laisse regarder comme un plaisant documentaire sur l'adolescence, avec ses marqueurs générationnels – les attentats du 13 novembre 2015 sonnant d’un coup la fin de la récré. La réalisation a beau être habile, elle épouse hélas un déterminisme sociologique sans surprise.

L’adolescence, sur un versant plus taciturne, est aussi au centre de Los Miembros de la Familia (Grand Prix Janine Bazin), second long-métrage de l’argentin Mateo Bendesky. Après le décès de leur mère, un jeune homme obsédé par le jiu-jitsu et sa sœur aînée trouvent refuge dans son ancienne résidence en bord de mer. À la suite d’une grève des bus, ils se retrouvent coincés là plus longtemps que prévu. Contraint à l’isolement, chacun cherche à se réconcilier avec lui-même à travers le culte du corps, les médecines parallèles ou la spiritualité. Tiraillés entre corps et esprit, désir charnel et quête d’identité, le frère et la sœur finiront par se rapprocher. Ponctuée de visions oniriques d’une grande maîtrise visuelle, cette chronique familiale enveloppe avec douceur tous les non-dits du deuil et les liens ténus qu’ils engendrent.

 

 

À la lisière de la fiction, L'île aux oiseaux s'immisce dans l'enceinte d'un centre de réhabilitation ornithologique. Sous l'objectif de Sergio Da Costa et Maya Cosa, ce lieu fait figure d'écosystème autarcique qui l’apparente à une île. Seul le bruit des avions qui le survole vient rappeler l'existence du monde extérieur. La fiction s'invite discrètement à travers le personnage d'Antonin, un apprenti en convalescence dont la présence muette bouscule la hiérarchie entre soignants et soignés. « Au dehors, quelque chose était en train de changer », prononce-t-il en voix off d'un ton bressonien. Paradoxe de la chaîne alimentaire : pour nourrir les rapaces, son job consiste à exécuter et disséquer souris et ratons, eux-mêmes prédateurs autant que proies. La cruauté y est monnaie courante, à l'image de ces rongeurs dont le trépas est saisi par une caméra thermique, ou de ces oiseaux retournant à leur cage une fois leur liberté rendue, « préférant la sécurité à la liberté du monde sauvage ». Filmée dans un format carré aux bords arrondis, cette parabole du monde contemporain témoigne d'une saisissante acuité poétique et philosophique.

 

Dans la section parallèle Chasse à l'homme, le festival abondait en réquisitoires contre la discrimination travestis en séries B, qu'il s'agisse de MS-45, rape & revenge poisseux d'Abel Ferrara, Dressé pour Tuer, de Samuel Fuller, dans lequel un berger allemand adopté s'en prend aux noirs, ou Terreur sur la ligne, slasher avant la lettre signé du petit maître hitchcockien Fred Walton. Elle recelait également de somptueuses raretés : Une balle au cœur, film de Pollet invisible depuis près d'un demi-siècle et tout juste restauré, La Traque, de Serge Leroy, Chiens de Paille à la française où une touriste anglaise victime d'un viol devient la proie d'une battue en forêt, ou encore le sublime Les Diamants de la Nuit, de Jan Němec, trésor méconnu de la Nouvelle Vague tchèque. En prise avec l'actualité politique, le festival revenait également sur une décennie de cinéma algérien et rendait hommage au cinéma d'Allemagne de l'Est avant la chute du mur. 

 

 

 

Une poignée de courts-métrages, enfin, retenaient l'attention, en révélant de jeunes auteurs dont on suivra de très près le parcours. On retiendra notamment Bus 96 de Louis Séguin, rêverie mutine et mélancolique sur l'amitié le temps d'un trajet en bus dans Paris, Rodéo, de Mario Valero, enchevêtrement impressionniste d'images et de sons glanés au fil de voyages à travers le monde, ou encore l’essai Histoire de la Révolution de Maxime Martinot (récompensé du Grand Prix André S. Labarthe), dont on avait déjà pu découvrir en salle Trois Contes de Borgès, et qui confirme tout le bien qu'on pensait de lui avec cette ode à l'insurrection pleine d'à propos.

 

> Le festival international du film Entrevues de Belfort a eu lieu du 18 au 25 novembre