<i>Éparpiller</i> de Pascale Murtin Éparpiller de Pascale Murtin © D.R.
Critiques Musique

Éparpiller

Le Centre dramatique national Nanterre-Amandiers a présenté, hors ses murs, au parc André Malraux, Éparpiller. Un concert (ou concept ?) « dispersé », imaginé par Pascale Murtin, cofondatrice de Grand Magasin. Retour sur cette gaie farandole en plein air.

Par Nicolas Villodre publié le 24 mai 2018

Rendez-vous était pris dans le hall du théâtre au style povera. La jouant écolo ou économe, ce non-design a fini par s’imposer partout, au palais de Tokyo comme à la Gaîté lyrique, au T2G comme au Cnd, avec ces tables d’hôtes destinées à ce qu’il est convenu d’appeler le coworking, des chaises d’écolier recyclées, des bancs pliables plus ou moins stables, une librairie semi-ouverte (ou semi-fermée) délimitée par un grillage, une cafétéria au mobilier composé de quelques planches à la va-vite assemblées. Un message au microphone énoncé par une comédienne donne le signal de départ d’une expédition dont la durée n’est qu’approximativement estimée. Sur le sentier pentu qui nous mène à l’extraordinaire jardin, on entend les murmures provenant de hauts parleurs camouflés dans les buissons (une œuvre de Martin Le Chevallier, de toute évidence). Une fois le seuil franchi, l’écho d’un premier chant nous parvient d’une des berges du lac artificiel. Un contrechant lui répond, émis par un groupe se tenant à distance respectable. Cette première station debout donne à la fois le « la » et le modus operandi de la pièce à laquelle nous avons été convié. Dans une toute autre configuration – en solo, pour ne pas dire en vedette, accompagnée au mini-piano électrique par son partenaire de jeu François Hiffler –, il nous avait été donné d’entendre la voix de Pascale Murtin, il y a plusieurs années de cela. Elle avait chanté au micro les textes qu’elle a écrits à partir de son accident de circulation qui avait failli mettre fin aux activités artistiques du tandem. C’était au Potager du roi, à Versailles, dans le cadre de Plastique danse flore, une fois la nuit tombée.

Éparpiller de Pascale Murtin. p. Nicolas Villodre

 

Indolente course-poursuite

À Nanterre, en plein cagnard, on a profité de la lumière naturelle, du léger courant d’une brise bienvenue et de l’abri provisoire de la moindre parcelle d’ombrage. La garden party, mise en bouche avec l’aide de deux cheffes de chœur, Laura Etchegoyhen et Babeth Joinet1, avait à voir avec la danse. Elle a en effet pris la forme d’une gaie farandole, d’une diurne sarabande et, par endroits aussi, d’une indolente course-poursuite faisant songer à la séquence ralentie du cortège insolite d’Entr’acte, le film Dada de Picabia et René Clair luna park, sarcophage et camélidé en moins. Une queue leu leu s’est formée, s’allongeant au fur et à mesure, certains spectateurs étant attirés par le chant – tels les rongeurs et les bambins courant derrière le joueur de flûte de Hamelin – ou par la queue elle-même, comme cela arrive en période de soldes ; d’autres ont quitté discrètement le navire en cours de traversée. Abstraction a été faite de toutes sources de parasitage possibles – conducteurs de patinette, de bicyclette ou de poussette, joggers, joueurs de ballon, champions de pétanque, maîtres-rôtisseurs adeptes du barbecue, etc. Concentrés sur leur partition, les interprètes de l’œuvre en progrès n’avaient de celle-ci, jusqu’à son accomplissement, qu’une vague idée, conçue qu’elle a dû être à destination de la caravane venue assister au tour de... chant. Le déroutant défilé n’avait rien d’un chemin de croix ; toutes les stations ont été parcourues sans encombre ; tous y ont pris plaisir, que ce soit l’audience ou le chœur. L’œuvre lyrique de Mme Murtin ne pouvait être mieux spatialisée et exprimée sans autre instrument que la voix.

Paroles, paroles, paroles. Les textes, plus que l’air, font chez elle la chanson. Une douzaine d’entre eux, certains très courts, d’autres ultra-courts, chantés a cappella, ad libitum et en canon, ont composé la B.O. de ce curieux récital donné gracieusement, dans tous les sens du terme, en plein air, sans que les choristes aient à s’époumoner, à flancher, ni à prendre le temps de se désaltérer, une heure trente durant. Nous ne nous permettrons pas de dévoiler ici les jeux de mots qui font la sève des lyrics chers à Grand Magasin. Disons qu’ils fonctionnent essentiellement par homophonie, double ou triple sens, assonance, raccourci et extension, anagramme, ricochet, conjugaisons désuètes. Le sujet traité étant la langue. Bien que des allusions à l’actualité brûlante puissent à l’occasion y être décelées. Dans ce tune, par exemple : « vous lûtes : luttez / et lisez : Elysez / domicile à L’Élysée ». Ou dans celui-ci : « réveillons-nous / après le réveillon ».

 

1. Les choristes, artistes, collègues et membres du Conservatoire municipal, étaient d’un nombre impressionnant et avaient pour nom : Gratia Claire Areola, Juliette Broussole, Corinne Cavrel, Cristina Cuenca, Emilie David, Laura Etchegoyhen, Isoline Favier, Frédérique Fauvel, Isabelle Frydman, François Hiffler, Babeth Joinet, Marie-Luz Lazi, Isabelle Leclerc, Anne Lenglet, Marguerite Lenz, Marina Lerch, Patricia Lesur, Shada Loutfi, Anne Madelin, Laurent Mantel, Natalia Molinaro, Pascale Murtin, Victor Ramos, Claudine Roques, Antonin Samson, Aude Sassou-Messan, Christine Seriot, Ingrid Sylvestre, Marie-Line Tian Jean-Baptiste Veyret-Logerias, Chantal et Margot Videcoq, Roland Zimmermann.

 

> Éparpiller de Pascale Murtin a eu lieu les 5 et 12 mai dans le cadre du festival Mondes possibles du théâtre Nanterre-Amandiers, au Parc André Malraux de Nanterre