<i>Utt </i>de Carlotta Ikeda, Utt de Carlotta Ikeda, © Frederic Desmesure.

Zut !

Carlotta Ikeda / Maï Ishiwata

À la Maison de la culture du Japon à Paris, Maï Ishiwata reprend Utt, le célèbre solo de la danseuse de butô Carlotta Ikeda, décédée en septembre dernier.             

Par Nicolas Villodre publié le 29 mai 2015

Elle est donc partie l’automne dernier, sans attendre que fleurissent les cerisiers. On veut parler de Carlotta Ikeda, disciple, en droite ligne, d’Hijikata, membre de Darakudaikan, partenaire attitrée de Ko Murobushi, « danseuse de toute la peau », pour paraphraser le titre du magnifique portrait vidéo réalisé en 1984 par Anna C. Kendall, propagatrice du butô en France et en Gironde où s’était installée sa compagnie, exclusivement féminine, Ariadone, et où elle s’est éteinte.

La Maison de la culture du Japon a tout naturellement rendu hommage à cette artiste unique en son genre en présentant, fin mai 2015, une de ses œuvres emblématiques, Utt, créée en 1981 mais qui, comme nous l’avons constaté, n’a pas pris une ride. Maï Ishiwata avait la lourde tâche d’assumer l’héritage en composant un personnage aux multiples facettes, en figurant à sa manière et demeurant dans l’esprit de sa créatrice, « l’itinéraire d’une femme, de la vie à la mort, ou peut-être de la mort à la naissance. »

Cette réincarnation propre au bouddhisme trouve dans le déroulement du solo son équivalent cinématographique : le procédé du flash back. Que ce soit en silence ou accompagnée d’une bande sonore discrète, de cris émis par l’interprète puis, au finale, de chants d’église préenregistrés (le Requiem de Fauré, en l’occurrence), la danse démontre sa logique propre, sa conception singulière du butô, son vocabulaire spécifique. La danseuse s’y dévoile et s’y dévoue totalement. La variation est structurée en actes bien distincts : arpentage au ralenti ; ombres chinoises au chromatisme nymphéen ; personnage lymphatique à la coiffe impériale dérisoire et aux reflets prismatiques, couvé sous dais à baldaquin ; culturisme poseur ; apparition/disparition/consumation.

Rien de crispé, néanmoins. Les enchaînements s’effectuent en douceur. Les postures yogiques n’affichent pas la virtuosité qu’elles exigent pourtant. Le grotesque n’a non plus rien de grossier ou d’ostensible. Certes, comme le veut la tradition d’un demi-siècle d’avant garde tokyoïte, Maï Ishiwata connaît ses gammes et les rejoue à la perfection, le regard torve, voire louche, tourné vers l’intérieur des orbites ; le corps dévoilé en même temps que désérotisé par une fine pellicule de poudre de riz ; la démarche contrainte, boiteuse, traînante, les pieds en dedans ; les mains atrophiées ; la bouche sans dents aux multiples grimaces ; la touche sanguine d’un bout de langue serpentin ; la longue chevelure de chamane noir corbeau contrastant avec la clarté des paravents et du lino, masquant le visage, le rajeunissant soudain, transmuant la vieillarde en écolière, la couette sur le côté.

La transmission est bel et bien assurée par la jeune danseuse formée au classique et au contemporain en France. Si Ikeda reste unique, comme le montre le film d’Anna Kendall, qui, outre ses qualités, a maintenant valeur historique, si l’intensité et la densité sont inimitables, son solo et nombre de ses chorégraphies continueront par Ariadone à rayonner.

 

Utt de Carlotta Ikeda, interprété par Maï Ishiwata, les 28 et 29 mai à la Maison de la culture du Japon à Paris.