Illustration de <i> Data Transport</i> de Mathieu Brosseau, Illustration de Data Transport de Mathieu Brosseau, © D.R.
littérature

Entrer dans l'irréalité

éditions de l'Ogre

La toute jeune maison des éditions de l’Ogre se distingue par une ambition singulière : l’irréalité. Elle envisage la littérature comme « une remédiation : une forme de transmission du réel qui doit passer par une étape de saturation, où les choses sont plus monstrueuses qu'on ne l'imaginait ».

 

Par Natacha Margotteau publié le 17 mai 2015

Depuis janvier 2015, l’Ogre a déjà publié six livres « qui, d'une manière ou d'une autre, mettent à mal notre sens de la réalité ». À en croire Aurélien Blanchard et Benoît Laureau, à la tête de l'Ogre, entrer dans l'irréalité serait « plonger dans une pièce avec des miroirs kaléidoscopiques qui se répondent et se reflètent, nous donnant à voir des parties de nous-mêmes qui existent réellement mais qui sont tues ».

 

Pénétrer dans la bouche de L'Ogre.

Un large « O » en bouche grande ouverte avec le reste du mot à l'intérieur, lettres-dents ou lettres avalées, l'identité graphique de l'Ogre est une invitation à l'imaginaire. Personnage mythique et littéraire, l'ogre est une figure populaire qui parle à chacun mais parfois de manières différentes. Dévoreur, agressif ou bonhomme, il signifie la puissance de la fiction. C'est par la bouche de l'Ogre que l'on entre dans l'irréalité.

Dans Le sacré et le profane et Aspects du mythe, Mircea Eliade évoque le monstre comme un élément fondateur, le corps de celui-ci pouvant servir de matière primitive à la constitution du monde. Lire les Ogres comme un tout, à la fois disparate et solidaire, donne l'impression étrange qu'un corps se crée, à la démesure du déploiement de la réalité.

Les livres de l'Ogre offrent l'expérience d'une lecture troublée, celle du vacillement. L'abîme qui s'ouvre est un espace-temps aux limites insaisissables et impossibles. Entrer dans l'irréalité requiert un certain lâcher prise : modifier sa disposition de lecture pour se demander « comment ça (me) parle » plutôt que « de quoi ça parle ».

 

Le déploiement de l'abîme

Face à « l'interruption du flux de la normalité », les questions tourbillonnent durant la lecture : quelles géographies, quels lieux, quels rapports au temps, quelles consciences, quels corps émergent de cette irréalité ? Questions de repères perturbés.

Rôdant à la lisière du monde organisé, l'Ogre sème la confusion. Et au premier chef, la confusion du narrateur. Qui parle, qui raconte ? Est-ce bien la ou les personnes qu'il vous avait semblé identifier? Autant de questions venant percuter le lecteur qui doit accepter de se laisser porter par la ou les voix sans velléités d'ordre ou d'unité. Les choix narratifs rompent les habitudes confortables d'un lecteur en attente ou en projection de linéarité : multiplicité des voix narratives en dérivation dans Quelques rides, voix enchevêtrées dans Ma fille folie ou en dissolution dans Data Transport.

Au croisement de l'animalité et de l'humanité, l'ogre conteste les limites convenues et tenues de l'être. Il est cette altérité radicale qui pose la question de l'identité. Cette confusion-là opère par contamination, soit de la part des personnages eux-mêmes, soit parce que le lecteur est amené à douter. Dès la première phrase des Aventures dans l'irréalité immédiate, le personnage principal pose l'incertitude : « Lorsque je regarde longtemps un point fixe sur le mur, il m’arrive parfois de ne plus savoir qui je suis, ni où je me trouve ». Dans Data Transport, M. a pour seul nom cette initiale et une identité poreuse qui l'interroge : « qui suis-je si je ne suis pas? ». Dans Quelques rides, le trouble est clairement posé au lecteur dès le prologue avertissant que Capvrai, le personnage principal, incarne aussi son frère décédé à qui il obéit et qu'il appelle chef. Dans la maison qui recule, les personnages entretiennent entre eux de si fortes ressemblances qu'il est difficile de les distinguer.

Et puisque les ogres sont aussi des romans, leur corps excède en dimensions multiples, à la fois corps-texte et corps-personnages.

Le corps-texte pratique une anormalité, tant spatiale que temporelle, pour nous dé-caler.  Dans Quelques rides, Fabien Clouette met en place un texte-plan « où le réel se déploie au gré des pliures, des trous et des bosses ». Dans d'autres livres, la géographie est davantage physique : caverneuse et souterraine chez Blecher, labyrinthique et trouée du Château chez Mourier, hydrographie courante Ganiayre et continuum liquide chez Mathieu Brosseau. L'eau est un motif récurrent de l'irréalité, participant activement à la sensation de flottement trouble. Qu'elle soit paysage, littoral, balnéaire ou fluvial. Qu'elle soit seconde peau : légère, fraîche, souple et douce (Ganiayre), quasi-amniotique dans Data Transport, ou pluie mêlée à la terre pour enduire de boue (Blecher, Massa). Car il pleut souvent en irréalité, ou du moins beaucoup, violemment.

 

Flottements du temps

Et le temps ne se compte pas car « de toutes les inventions humaines, le temps est la plus folle » (L'orage et la loutre) déclare Jean des Bories, vivant un seul 20 septembre 1935 infini. M., né avec une éternelle seconde de retard, semble vivre dans le rouleau perpétuel d'une vague. Chez Mourier, dans le calendrier sans date, « les événements n'ont pas d'avenir ». Ma fille folie compose, autour d'un figuier toujours sec, une partition dyschronique qui isole et résonne les personnages. Le jeune Blecher éprouve un temps sensible qui « en bas, était plus raréfié que d’ordinaire, contenait moins de matière qu’en altitude et participait ainsi de la fragilité des choses » (p.79). Fabien Clouette, en décrivant ce qui arrive par leurs effets et non dans leur avènement, imprime au lecteur un temps décalé faits d'images et de rémanences qui agissent au-delà du temps de lecture.

Chez l'Ogre, nous renouons avec la puissance organique du corps qui autorise toutes les métamorphoses. Le corps ne s'intercale pas entre les personnages et le monde mais se confond en de multiples sensations. M., avec ses « petits trous dans le cerveau et des sillons à sa surface », se dissout dans l'espace environnant. Maddalenina (Ma fille folie) s'embellit monstrueusement par une grossesse protubérante. Jean de Bories écoute son corps, sonore et écorce, vivre au milieu des autres corps pétrifiés en statues. Avec Blecher, nous respirons avec les yeux, touchons avec les oreilles, regardons avec le nez, léchons avec la peau et écoutons avec la bouche. Ces expériences de lecture parlent autant des corps qu'elles parlent à nos corps, manière d'appréhender le réel et de lui donner du sens.

Ainsi, s'agit-il peut-être moins d'entrer dans l'irréalité que d'entrer en irréalité, se mettre en disposition de, changer de posture vis-à-vis du réel pour saisir intuitivement la vitalité paradoxale et poétique de l'abîme. Quand le trivial et l'ordinaire basculent et se démultiplient en des sens improbables, reste à vivre l'irréalité dans cette expérience de la lecture qui nous dégage de la terrible exactitude des choses. L'irréalité se fait réalité dé-rangée, subtile aberration.

 

Parus aux éditions de l'Ogre : 

Max Blecher, Aventures dans l'irréalité immédiate, janvier 2015. 

Fabien Clouette, Quelques rides, janvier 2015. 

Maurice Mourier, Dans la maison qui recule, mars 2015. 

Savina Dolores Massa, Ma fille folie, mars 2015. 

Mathieu Brosseau, Data Transport, mai 2015. 

Lucien Ganiayre, L'orage et la loutre, mai 2015.