littérature

Exode Viral

Profitons de cette mise en quarantaine pour revoir nos codes narratifs.

Par Fanny Taillandier

 

« Je dis donc que les années de la fructueuse Incarnation du Fils de Dieu atteignaient déjà le nombre de mille trois cent quarante-huit, lorsque, dans la remarquable cité de Florence, belle au-dessus de toutes les autres cités d’Italie, parvint la mortifère pestilence qui, par l’opération des corps célestes, ou à cause de nos œuvres iniques, avait été déchaînée sur les mortels par la juste colère de Dieu et pour notre châtiment. »

 Boccace, Décaméron, 1350

Tu ne l’avais pas vu venir, ce comité d’accueil masqué, droit dans ses bottes, qui t’attend derrière les portes à sens unique de l’aéroport. Tu as l’habitude, tu as le passeport, jamais personne ne te filtre quand tu atterris. Pour toi, voyager se fait sans encombre. Tu as l’habitude aussi de prendre des avions, parce que ça fait partie de ton travail, de ton réseau social, de l’organisation de ta vie. Tu as appris que la clé du succès réside dans la mobilité : le capital est mobile par essence, et toi tu n’as pas vraiment le choix de le suivre, si tu en veux ta part. Tu dois être souple, agile. Donc tu ne refuses pas cette mission sur trois continents, ce poste à l’international. Tu ne vas pas te plaindre : tu pourrais aussi être chômeur.se en fin de droit dans une ville en déclin, n’avoir jamais vu la mer, élever trois gosses avec même pas un salaire complet. Tu le sais. Tu es d’accord pour réussir. Tu fais ce qu’il faut pour. Tu te bats pour le triomphe. Tu verras ceux que tu aimes plus tard. Et là, paf, des gens masqués en uniforme t’arrêtent et te scannent. Oui, ils te scannent, ils te font signe de t’arrêter face caméra, de retirer tes lunettes, ils n’enlèvent pas le masque qui leur couvre le visage. Ils tiennent une tablette entre leurs mains gantées. Peut-être tu as de la fièvre, et alors tu ne passeras pas.

 

« Il mourait tellement de monde qu’on se demanda s’il ne valait pas mieux retourner dans la ville. Quelques ouvriers […] partirent avec leur famille. Mais le lendemain de leur départ un petit garçon retournait et disait que les autres étaient tous morts dès leur arrivée. Une femme aussi en réchappa qui revint à la colline dans l’après-midi. Elle raconta […] qu’ils étaient tombés comme des mouches. »

Giono, Le Hussard sur le toit, 1951

C’est que tout d’un coup, quelque chose se déplace plus vite que nous en tant qu’individus, quelque chose qui trouve sa source justement dans nos voyages, dans nos mouvements – dans cette même économie qui te veut mobile. Alors que c’est le monde tel qu’il est qui a rendu les mouvements nécessaires, on t’enjoint de ne plus bouger. Taiwan shut down. Le carnaval de Venise tombe à l’eau, la Fashion Week de Milan se défile.  L’épidémie, la contagion : cette terreur ancrée dans la mémoire humaine, depuis la peste qui ravage Thèbes sous le règne d’Œdipe jusqu’aux furoncles qui poussent sur la peau des Égyptiens dans l’Ancien Testament. Cette terreur d’un châtiment collectif infligé par un dieu vengeur, à la fois résultat et preuve d’une société détournée du bien, et où l’histoire brutalement s’interrompt. Dans Le Hussard sur le toit, qui promettait de narrer les exploits d’Angelo, jeune conjuré Italien, le choléra s’abat sur la Provence. Bientôt, la description des symptômes se répand sur des pages et des pages, et dans le texte même, la maladie empêche l’action. Le héros chevaleresque ne peut plus continuer son combat. Manosque à huis-clos où il se réfugie sur les toits, le campement de fortune des villageois dans les collines, les routes fermées par peur de propagation, empêchent littéralement le roman d’avoir lieu comme prévu : comme un bon roman d’aventures. Le virus, c’est la fin de la narration épique, ce genre inventé pour célébrer les vainqueurs, dans lequel on voyage, combat, triomphe, domine.

 

« Le tableau de la ville frappée par le fl éau et laissée à l’abandon, déroulé fiévreusement dans son imagination, allumait en lui des espérances débordant la raison et d’une monstrueuse douceur. Que pouvaient maintenant lui faire art et vertu, au regard des privilèges du chaos ? »

Thomas Mann, Mort à Venise, 1912

Dans Mort à Venise, c’est sur une ville que tombe cette fois le choléra. Au milieu des bains de mer aristocratiques sur le Lido, la fièvre asiatique s’empare de l’eau trop tiède de la lagune et entame son insidieux travail de putréfaction. Le célèbre artiste Aschenbach accueille la maladie avec une folle joie : son chaos lui donne l’occasion de s’abandonner à la passion amoureuse qui s’est emparée de lui envers un jeune adolescent, passion que Thomas Mann place sous le signe du dieu Dionysos. À la fois brûlant et désorganisateur, cet amour est en eff et aussi anarchique que la fièvre. Et pour le vieil écrivain anobli, c’est à la fois la déchéance sociale et l’émotion intense – la fin de l’aristocratie et des codes de reconnaissance sociale, le début de l’existence comme quelque chose qui se confronte à sa finitude, et y trouve sa joie. Il faudrait voir comment les passagers du Diamond Princess, cet énorme paquebot de croisière placé en quarantaine au large du Japon, et dans lequel le coronavirus a fait des ravages, ont réfléchi à l’existence. De l’extérieur, en voyant cet amas de vieux trop riches des quatre coins du monde confinés dans les cabines et privés de casino, reconnais que tu n’as pu réprimer un léger contentement. Après tout, la maladie remet un peu d’égalité en ce monde où une poignée de boomers trop gras empoisonne davantage la planète que tous les low cost que tu te farcis de prendre, avec ces missions freelances qui t’épuisent. Plus encore : pour cette fois, ce ne sont pas les gens qui arrivent sur des petits bateaux fragiles qui sont confinés. Parce que ton arrivée filtrée à l’aéroport n’est rien à côté de la destinée de milliers de tes semblables fuyant un autre fléau tout aussi lié à l’organisation économique du monde : la guerre. Dans ces conditions, que la croisière vire au traquenard, que les ultrariches soient refoulés avec leurs miasmes, est un récit qui a son charme. Les vainqueurs perdent les atours de la victoire.

 

« La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des “contagions”, de la peste, des révoltes, du vagabondage, des désertions.»

Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

Mais aussi sec, les autorités compétentes s’emparent du problème. Urgence mondiale décrétée par l’OMS.  Protocole sanitaire, thermoscanning dans les aéroports, consignes d’urgence dans les hôpitaux. Confinement. Quarantaine. Surveillance. On va débusquer le parasite, et le bouter hors du royaume. Foucault l’a montré : à Dionysos, dieu de l’étranger, du carnaval et de la fièvre, le pouvoir oppose l’ordre, le découpage, la surveillance. Et peut-être est-ce dans ce moment précis qu’il abat ses cartes : plus qu’un ferment de mort, la contagion est un ferment d’anarchie. Les places de chacun sont rebattues, et les autorités s’en inquiètent, parce qu’il ne repose que sur la docilité de chacun à rester à sa place – y compris quand, comme dans ton cas précis, rester à sa place signifie bouger tout le temps.

Ce sont d’ailleurs toujours les mêmes autorités qui t’ont donné ton passeport et qui déversent des millions dans la Méditerranée pour faire barrage, refouler, interdire à tes frères humains l’asile et le repos. C’est étrange comme les éléments du récit, par la grâce de COVID, se réorganisent et se mettent à dire autre chose.

 

« Tu sais quel plan ne tombe jamais à l’eau ? L’absence de plan. Tu sais pourquoi ? Parce que la vie n’a pas de plan. Si tu n’as pas de plan, rien ne peut aller de travers et si quelque chose devient incontrôlable, ça ne fait rien. Même si tu tues quelqu’un, même si tu trahis ton pays. Rien de tout cela n’a d’importance. Tu comprends ? »

Bong Joon-ho, Parasite, 2019

Le président des États-Unis n’a pas aimé que la Palme d’or reçoive un Oscar, il préfère Autant en emporte le vent. Cette histoire d’Asiatiques qui zbeulifient le système de classes – puisque Parasite campe une famille de travailleurs pauvres de Séoul qui prend progressivement place dans la maison d’une famille d’ultrariches – ça ne lui dit rien qui vaille. Dans Autant en emporte le vent, les choses sont en eff et plus claires : nobles familles prêtes à l’épopée, ségrégation, esclavage ; c’est le bon temps de l’ordre, social, racial et économique. Un récit classique de domination. Parasite propose autre chose. Il propose de réfléchir à comment les récits sont parasitables du dedans : car ce qui est parasite, bien plus que la famille pauvre à laquelle tu t’es immédiatement identifié, c’est la capacité du film à brouiller les structures narratives. Est-ce que tu regardes une comédie ? Un thriller ? Un drame ? Tout à la fois. Et, plus frappant, c’est un film où il n’y a pas de vainqueur. Si le parasite est avant tout un organisme élisant domicile chez un autre, la définition du parasitisme correspond parfaitement aux interactions qui existent entre un virus et son hôte. Et tout compte fait, le virus est peut-être ce ferment de désorganisation qui arrête nos mouvements, et nous permet, une fois pour toutes, de réfléchir à qui nous sommes, dans nos avions, dans nos bateaux, et si nous ne préférerions pas en descendre. Qui nous force, comme les personnages du Décaméron, à prendre le temps de se raconter l’histoire différemment – à réviser la notion de réussite ?

 

Texte : Fanny Taillandier