© Auto-sculpture, Big Bangers David de beyter / Prix LE BAL de la jeune création avec l’ADAGP
arts visuels

Gladiateurs des Flandres

Pendant trois ans, David De Beyter a suivi les Big bangers, une communauté du Nord de l’Europe qui pratique le crash de voiture comme un art de vivre. Sur les circuits, les parkings et les champs dénudés, le photographe capte l’essence d’une pratique qui façonne les paysages de son enfance. 

Par Carole Bailly

À Ploegsteert, petite commune des Flandres, la promenade du dimanche a des airs de fin du monde. Sur le circuit de course de Camso, c’est jour de compétition pour les Big bangers. L’odeur rassurante du barbecue se mêle à celles, plus âpres, des moteurs chauffés à blanc, de l’essence renversée et de la tôle explosée. Partout ça sent l’accident. De vieilles voitures américaines enchaînent les dérapages incontrôlés sur la piste mouillée, puis se fracassent les unes contre les autres sous les cris de la foule, chœur joyeux face au spectacle de la destruction. « C’est à la fois une réunion de famille et quelque chose qui évoque l’imaginaire apocalyptique » s’amuse David De Beyter, qui a filmé et photographié ce sport interdit en France mais toléré en Belgique, aux Pays-Bas et en Angleterre. Entre deux tours, comme des boxeurs amochés à bout de souffle, les voitures sont retapées pour le prochain round. « Il y a trois phases de digestion de la voiture. Après chaque tour dans l’arène, la voiture se fait étirer et repart au combat. Jusqu’à la dernière course, la destruction finale. Là, c’est le dernier qui reste, comme chez les gladiateurs. » Terminator, No limit, Wolf team, Bears… les noms des équipes de Big bangers évoquent le combat et la testostérone. En fin de journée, les épaves que l’artiste baptise « auto-sculptures » seront exhibées comme des trophées éphémères. « Plus la carcasse est écrasée et compacte, meilleur est le crash. On souligne aussi la prise de risque du conducteur. »

Happé par ce caractère extrême, cet aspect sculptural et esthétique ambigu, David De Beyter a passé trois ans sur le terrain cabossé des Big bangers, alors vierge de toute étude. Son processus de recherche est plus axé sur la transfiguration du paysage que sur la communauté en soi. « Je n’ai pas de prétention ethnologique. Mais il y a un processus d’archéologie, la fouille est clairement l’une de mes méthodes. » En furetant dans les garages et sur les parkings des Big bangers, le photographe a accumulé dans son appartement de Tourcoing une impressionnante collection de fanzines amateurs des années 1990, de capots et portières pliées, de carcasses de voiture coupées en deux. Quelques pièces triées sur le volet sont exposées au Centre photographique d’Île-de-France, à Pontault-Combault. Dans ce milieu qui ne conserve jamais rien, l’arrivée d’un collectionneur de carcasses a attisé la curiosité des «wreckeurs », ces coureurs qui appartiennent à la catégorie «destructeurs ».    « C’est eux qui se demandaient ce que je venais faire là ! » Pour se faire accepter, sa rencontre avec François et Jonas a été déterminante. Avec ces membres de la Wolf team, il met en place un troc : photos de crash contre photos de famille ou de mariage.

 

Élégante américaine

Quand il se lance dans ce projet en 2013, David De Beyter n’en est pas à son premier crash. Dans Concrete Mirrors, son travail sur l’architecture utopique de la conquête spatiale, il collectait les photos de crash-tests de la NASA dans les déserts américains. En pleine errance sur les routes des Flandres, c’est presque par accident que les Big bangers apparaissent dans la focale du photographe. « Je suis tombé sur quelqu’un de très très énervé qui roulait en cercle dans un champ. Une scène qui aurait pu être tirée de Terminator 2 ou de Mad Max ! » L’univers postapocalyptique de certains blockbusters américains inspirerait-il le photographe ? Pas seulement. David De Beyter navigue sans complexes d’une esthétique à l’autre et cite pêle-mêle Blade Runner, Werner Herzog, les bûchers flamboyants du peintre Joachim Patinier ou Gordon Matta-Clark, pionnier de l’anarchitecture, qui malmenait des voitures dans son film Fresh Kill (1972).

 

   

David De Beyter, Auto-sculpture I, film 16mm transféré sur support numérique, 2015

 

Pour saisir la richesse de ces références, il faut regarder Auto sculpture I, l’un des premiers films de David De Beyter sur le sujet. « François et Jonas s’entraînaient à faire brûler une vieille américaine pour un spectacle dans une fête foraine. Je leur ai demandé de "préparer " la voiture, mais dans un paysage typique des Flandres. Ce jour-là, le vent soufflait à 80, 90 kilomètres à l’heure. C’est ce qui donne cette atmosphère si particulière. » Le résultat est saisissant. Dans un champ nu et désolé, Melody, élégante voiture blanche érigée à la verticale comme un arbre métallique incongru, se consume sur son pilori sacrificiel. Comme un point d’interrogation adressé aux cultures et mythes de l’essor des États-Unis. « Comme une icône qu’on vient désacraliser. Pour moi, il y a une obsolescence de la notion de progrès, incarnée dans cet objet qu’on transforme en ruine, l’espace d’une journée. »

À la vue de ce spectacle, on se demande si le photographe se reconnaît dans la pratique de l’urbex, l’exploration urbaine des lieux interdits, abandonnés ou difficiles d’accès. « Je déteste l’urbex, c’est une fascination pour embellir la ruine, l’antithèse de ce que je fais. La voiture est choisie pour sa potentialité à incarner un imaginaire, à être l’archive d’une époque ou d’une pensée. C’est dans cette intention que j’utilise la matière qu’est l’architecture. » Le spectateur est bien sûr libre d’y projeter ce qu’il veut. Certains y voient un rapport à la mort, d’autres un grand terrain de jeux.

 

« Plus la carcasse est écrasée et compacte, meilleur est le crash »

 

 

No Future

 Mais qu’en pensent les principaux intéressés, ces carrossiers, transporteurs, mécanos ou agriculteurs, tous amateurs de ces sorties de route du dimanche ? Sans doute s’amuseraient-ils de toutes ces projections. « Pour eux il n’y a rien de morbide, rien de violent non plus. C’est une blague, une sorte de déchaînement joyeux, un grand jeu d’enfants. » Pour résumer la philosophie des « casseurs », pas besoin d’un long discours. « Not for a trophy but a good crash », résume une punchline peinte sur le capot explosé d’une vieille Jaguar. « Avant son crash, la voiture valait encore 15 000 dollars. Un homme est venu voir François pour l’acheter avant la course, mais il a refusé de la vendre. » Provocateurs malgré eux, les Big bangers suscitent parfois la colère des collectionneurs. En Angleterre, tout le monde n’apprécie pas de voir 55 voitures d’un modèle et d’une année spécifique sur la ligne de départ…

 

David De Beyter / Big Bangers 

 

« Il n’y a pas de revendication politique mais il y a une énergie, un je-m’en-foutisme poussé à l’extrême. C’est punk en fait, complètement punk ! » Punk dans l’esprit, mais aussi dans la « musique » que les coureurs produisent. Musicien de posthardcore, David De Beyter retient de sa première course cette mélodie enveloppante, dérangeante, « presque physique » du crash. « Assister à une course de Big bangers n’est pas loin de ce que l’on peut ressentir devant une performance live de 45 minutes de hardcore. Le rapport immersif au son, un bruit parfois à la limite de l’insoutenable ! »

La photographie des paysages, pratique silencieuse et méthodique, se mêle pour la première fois à sa passion pour la musique chaotique. Partout, celle-ci se glisse dans le travail de David De Beyter et dans l’univers des Big bangers. Damage Inc, un fanzine d’amateurs de banger des années 1990, porte le nom d’une chanson de Metallica. « Nothing Else Matters », le titre d’une de ses précédentes expositions, est aussi un hit du groupe de metal américain. Et sous la forme d’une vibrante cacophonie, quatre des films réalisés par le photographe sont réunis dans une même pièce de l’exposition. Crissements des pneus qui dérapent sur l’asphalte, vrombissements des moteurs et vitres qui éclatent… « François endort ses enfants le soir avec ces enregistrements ! » Qui aurait cru que la mélodie dissonante du choc des voitures pouvait servir de berceuse ?

> A l'occasion de la sortie de son livre Damaged Inc., David De Beyter sera présent au Bal, à Paris, pour une projection suvit d'une rencontre le 14 juin à 20h.