<i>Heroes Money</i> Heroes Money © Samuel Cortes
arts visuels

L'art de l'entreprise

Depuis 2011, le projet « Improbable » a drainé plus d’un millier d’entrepreneurs. Les règles du jeu : créer une œuvre en trois jours chrono, par petit groupe. L’objectif : bousculer les habitudes entrepreneuriales grâce à l'expérience de la création artistique.

Par Chrystelle Desbordes publié le 4 avr. 2018

 

 

Fin janvier dernier, le Centre Pompidou et son « École Pro » a accueilli « Improbable », atelier cette fois proposé à une vingtaine de femmes de l'association Led by Her, une structure qui s'occupe de la réinsertion, via l'entreprenariat, de femmes ayant été victimes de violences. À mi-chemin du workshop, après avoir suivi une visite des collections du musée et glané du matériel pour travailler, les participantes de tous âges écoutent attentivement les conférences de Sylvain Bureau, de l’école ESCP Europe à l’initiative du projet, et de l’artiste Pierre Tectin, diplômé des Beaux-Arts – véritable binôme qui a conçu et mis en place la méthode.

La question du détournement en est, non sans logique, le fil rouge : le ready-made de Duchamp, les dérives psychogéographiques de Guy Debord ou encore l'œuvre des Yes Men. Suivant une méthodologie bien rompue, les croisements entre l’art et les techniques entrepreneuriales – dont la « méthode agile » qui prône notamment les interactions entre les individus et l'acceptation des changements – ouvrent à des réflexions critiques, donnent des clefs pour désapprendre et, ainsi, libérer l'expression artistique.

 

p. Samuel Cortes 

 

Résultats de crise

Si la durée de l'atelier, très courte, apparaît d'entrée à toutes comme une contrainte forte, réaliser une œuvre d'art en équipe formée de profils divers ne crée pas moins de tension. Au sein de l'entreprise, y compris celle qui se fonde aujourd'hui sur une économie collaborative, les mêmes urgences et frictions peuvent naître, comme se révéler productives... Aussi, dès ce deuxième jour, des propositions se dessinent peu à peu autour de problématiques élaborées par chacun des cinq groupes, s'incarnant progressivement en un prototype physique – matrice de l'œuvre. Tâtonnements, interrogations, présentations des projets auprès des autres groupes, suivis par l'œil avisé de l'équipe d'Improbable, sont autant de moments qui permettent d'avancer, bien que mâtinés de découragements voire de petites crises. L'ensemble des éléments se tient, et les tensions éventuelles, elles-mêmes, deviennent un terreau à l'ouverture d'esprit. Qui sait encore, en effet, que le mot « crise » renvoie à la fois au « dévoilement » et à la « décision » ?

Au troisième jour, l'heure n'est plus au doute. Les décisions sont prises, les œuvres prennent forme. Sculptures, installations, vidéo ou sites web sont sur le point d'être dévoilés au public lors du vernissage – ce temps essentiel d'une confrontation au réel. Au cinquième étage de l'institution sont exposés les cinq projets artistiques accompagnés de leurs cartels : Déviance d'Avant-Garde comprend un site web et une maquette inspirée d'une œuvre de Dubuffet, invitant le spectateur à devenir un acteur du « temple-musée » ; L'Ère Hashtagis est une vidéo qui raconte l'histoire d'archéologues du futur découvrant les objets usuels de l'époque imaginaire des Hashtagis – une tribu dont le nom rappelle bien-sûr le hashtag, et qui s'organisait en réseau ; Hugette BOSS .E, œuvre formée d'un manifeste, d'un site et d'un carnet de tendances, détourne avec humour la célèbre marque de vêtements en imaginant une collection portée par des femmes du peuple ; Heroes Money, installation constituée de billets imprimés sous cadre, d'une plateforme Internet et d'un texte, poétise la circulation de ce que serait une monnaie d'échange de services de l'entreprenariat féminin ; enfin, La Sagesse du Business est composée du fanzine Elles Business qui présente les « initiatives solidaires » de femmes entrepreneurs (comme Hugette BOSS .E ou Heroes Money), entouré des trois singes de la sagesse (« je ne vois rien », « je n'entends rien », « je ne dis rien ») conduisant à méditer sur les règles de la communication contemporaine. Rendre créatives les personnes qui sont sur le territoire de l'entreprise, telle est l'ambition d'Improbable et les résultats sont là.

p. Samuel Cortes 

 

L’artiste en entrepreneur

La méthode, dialectique, s'avère donc efficace. Au passage, face à une certaine idée romantique de l'artiste démuni opposé aux stratégies économiques, elle pourrait nous rappeler que nombre d'artistes se sont inspirés de logiques entrepreneuriales pour travailler, et pas seulement au niveau du contenu de leurs œuvres... L'histoire devrait rafraîchir la mémoire : depuis Raphaël et son atelier hyper-productif (à l'image, au fond, de la structure politique conquérante des Médicis – ses principaux commanditaires...), jusqu'à l'entreprise « Christo & Jeanne-Claude » finançant leurs projets éphémères via des produits dérivés de leurs œuvres, ou le système de productivité d'un Ai Weiwei qui fait travailler des chômeurs chinois, en passant par le « Pavillon du Réalisme » de Gustave Courbet qui absorbe les techniques promotionnelles de l'art officiel de son temps. Que dire encore de cette thèse récente de Wouter Van Der Veen, fort documentée, qui tend à désigner Vincent Van Gogh, aux côtés de son frère marchand d'art, comme un redoutable chef d'entreprise1 ? Est-ce que cela ôterait de la valeur à la qualité de sa peinture ? Dès les origines, on ne peut décorréler le champ de l'art de celui de l'entreprise. Quant à l'expression « financial artist », de plus en plus utilisée pour résumer la démarche d'un Jeff Koons ou d'un Damien Hirst, la question ne serait-elle pas de savoir d'où vient leur visibilité et dans quelle mesure l'institution culturelle en est-elle responsable ?

Quoi qu'il en soit, en faisant directement appel aux savoir-faire des artistes, l'entreprise a bien entendu à y gagner : il s'agit pour elle de se réinventer, d'innover autrement, voire de se ré-humaniser grâce à des approches plus sensibles que celles qu'elle a connues depuis la Seconde Révolution industrielle. Et si comme l'affirmait le pape de la relation art/business, Warhol, « Nous sommes tous des artistes ! », ne faut-il pas « simplement » s'autoriser à sortir des cadres préétablis pour créer, et damer le pion aux poncifs qui veulent voir l'artiste déconnecté des réalités du monde ?

 

 

1. W. Van Der Veen, Le Capital Van Gogh, Éd. Actes Sud, 2018.