© Émile Barret, pour Mouvement
arts visuels

Mes animaux morts

Dans les sphères de l’art contemporain, les animaux naturalisés ont la cote. Pourtant, loin des galeries branchées et des records en salles de ventes, le métier de taxidermiste connaît un dangereux déclin. Rencontre avec ces artisans qui tannent et sculptent des animaux .

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 5 mars 2020

Chevaux déchus signés Maurizio Cattelan, vaches tronçonnées labellisées Damien Hirst, cochons tatoués estampillés Wim Delvoye, et bien d’autres encore. Détourné par les stars de l’art contemporain, l’animal naturalisé a sa place dans le white cube, les plus grandes collections privées et le catalogue des galeries branchées, suscitant scandales, exaltations et records de vente. Une tout autre réalité se dessine dans les établissements de taxidermie Vaillier au Blanc-Mesnil, où Maurizio Cattelan avait notamment sous-traité la naturalisation de labradors, exposés en 2007 à la galerie Perrotin. Dans le clair-obscur des garages d’un pavillon, une odeur âcre émane des cuves de tannage et des dépouilles en cours de montage. Un chasseur adepte de safaris et obsédé par les buffles débarque en 4X4 luxueux dans la petite allée de graviers. Ses deux massacres l’attendent sur le comptoir. Le crâne du bovidé camerounais « qui a bien failli [le] tuer » doit être expédié à Londres, pour une amie. En blouse blanche, François Loss, qui gère la SARL depuis une quinzaine d’années, prend sobrement notes sous le regard des bêtes figées qui encombrent son bureau – phacochères, impalas, chevreuils, renards, chats domestiques et souris confondus. « Ce qui est dur, c’est de leur redonner une expression vivante, pour les faire revivre en quelque sorte », souffle-t-il en caressant des yeux la tête d’un bufflon. Avant d’en arriver au punctum du regard, il faut vider, dégraisser et dépecer l’animal – quand il est mort sur le sol français –, saler et tanner sa peau, sculpter sa silhouette dans des blocs de polystyrène, monter le tout ensemble et sécher… Une succession d’étapes que cet ancien gantier a appris, lorsqu’il avait 38 ans, auprès du fondateur de l’entreprise. La taxidermie se transmet de maître en apprenti et nécessite des connaissances en beaux-arts mais aussi en biologie, sur les anatomies et les modes de vie de la faune, par souci de vraisemblance.

 

Les clichés ont la peau dure, comme l’a constaté François Loss, après avoir dirigé quelques visites pédagogiques au Musée de la chasse et de la nature : le personnage du taxidermiste, toujours étiqueté « chasse, pêche et traditions », incarne à l’écran ou en littérature le sociopathe idéal. « On côtoie pourtant des milieux très différents : ça va du gars qui nous apporte sa bécasse chassée le week-end aux artistes », décrit-il, ravi de sortir des sentiers battus de la profession pour interpréter au mieux les désirs d’un Cattelan ou d’une Macha Makeïeff. Le métier change : « Avant on travaillait beaucoup pour la chasse, les commandes arrivaient toutes seules. Maintenant, on est obligé de se remettre en question, de racheter des animaux pour les revendre à des cabinets de curiosités privés ou des boutiques à Paris. » L’entreprise Vaillier, créée en 1965, est l’une des dernières en région parisienne et n’a plus les moyens de former des apprentis. À l’échelle nationale, ils sont 77 taxidermistes indépendants à exercer à temps plein pour un revenu mensuel moyen oscillant entre 1000 et 1400 euros, d’après les chiffres du Syndicat des naturalistes et taxidermistes de France. « Très peu d’établissements, six maximum, comptent du personnel, complète François Loss. Ici, nous ne sommes plus que trois [gagnant entre 1600 et 2000 euros par mois]. L’idéal, c’est de rentrer dans un musée. »

 

Chirurgie éthique

Les réserves du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, l’un des plus anciens au monde, regorgent de dizaines de milliers de spécimens, parfois disparus, dont certains datent du début du XVIIIe siècle. Un Eldorado de moins en moins accessible : l’équipe est passée de 15 taxidermistes il y a 20 ans, à seulement trois aujourd’hui, quand certaines structures régionales n’en comptent plus aucun. « Ici, l’idée c’est de garder le plus longtemps possible des traces ADN et physiques des animaux, pour le public et les scientifiques. On n’est pas soumis à l’offre et à la demande. Notre problème, c’est plutôt le manque de subventions », estime Justine de Jong. À 28 ans, la jeune femme, salariée de l’institution depuis 2010, est une espèce rare au sein d’une profession plutôt vieillissante et masculine. « Quand je disais que je voulais devenir taxidermiste, on ne me prenait pas au sérieux, raconte-t-elle. Aujourd’hui, la profession s’ouvre – on a de plus en plus de demandes de stage, notamment de la part de jeunes plasticiens – et se féminise. C’est un travail qui demande beaucoup de patience et de minutie, et puis la mort n’est plus quelque chose de tabou, réservé au regard des hommes. » Elle reconnaît avoir eu la chance de faire son apprentissage au muséum, après s’être fait refouler par nombre de privés. Parfois en raison de son sexe, souffle-t-elle, encore étonnée des relents conservateurs du milieu.

Ici, la taxidermiste travaille entourée d’une ménagerie aussi grandiose que silencieuse. À l’écart du périmètre de lumière consacré à la naturalisation, éléphants, girafes, ours, requins ou encore hippopotames reposent dans la pénombre de l’entrepôt. L’espace a des airs de salle d’attente attenant à un bloc opératoire. Sur la table de travail patiente la dépouille d’un énorme crocodile tandis que celle d’un bébé lynx est sur le point de passer au scalpel. Certaines pièces ne sortiront plus des réserves, trop vétustes pour être présentées dans la prestigieuse Galerie de l’Évolution. « On ne montre plus vraiment de scènes de chasse, ce n’est plus dans l’air du temps. Maintenant, on représente l’animal de manière plus neutre, constate Justine de Jong. L’expression et les positions nous permettent de dater. Avant, les loups étaient montés avec les babines retroussées. Les plus récents ont la gueule au repos. » L’animal doit désormais susciter l’empathie. Faut-il y voir la trace d’un changement balbutiant de paradigme dans le rapport que la société occidentale entretient à la nature ?

 

 

Nostalgie Ancien Régime

Un animal taxidermisé laisse rarement indifférent, attisant chez celui qui l’observe des sentiments paradoxaux d’attraction et de répulsion, d’identification et de réification. La ficelle est grosse pour les artistes contemporains. « L’animal naturalisé est un objet redoutablement efficace : ringard à souhait, source de second degré et convoquant énormément de questionnements éthiques, psychologiques et philosophiques. S’en emparer a été une idée brillante », s’exclame Raphaël Abrille. Le conservateur au Musée de la chasse et de la nature situe l’avènement du trophée au rang d’égérie postmoderne dans les années 1990.

Pascal Bernier est l’un des premiers à avoir intégré cet objet de manière systématique dans sa pratique, dans l’optique, selon lui, de « pointer les paradoxes éthiques et les manipulations affectives d’une époque aussi humanitariste que destructrice ». Il s’est fait connaître avec les séries « Accidents de chasse » (1994-2000) – une ménagerie d’animaux sauvages qu’il « soigne », de manière presque enfantine, en les emmaillotant dans des bandages –, « Farm Set » (1997-2000) qui démultiplie à l’infini, à l’aide d’un dispositif de miroirs, un agneau ou un veau enfermé dans une boîte, ou encore « Tableaux de chasse » (2001) qui affuble des trophées de perruques féminines. Comme l’affirme l’artiste lui-même : « L’humour permet de ne pas se tuer ou devenir fou au milieu de tous les effondrements. » La décennie 1990 est celle de la prise de conscience : le concept d’anthropocène se popularise et des études scientifiques commencent à prévoir une extinction massive des espèces. « L’image de l’homme, avilie par la société de consommation et les drames d’un XXe siècle désincarné, est devenue intolérable et difficile à anoblir dans l’art contemporain, poursuit Raphaël Abrille. La fable, qui passe par l’utilisation de l’animal, permet de parler de l’homme sans le montrer. »

Depuis 2007, le Musée de la chasse et de la nature cherche à dépoussiérer son image traditionnaliste et à élargir son public en accueillant des expositions d’art contemporain dans ses salons rococos. « Mais depuis quelques mois, l’intérêt des artistes pour l’animal naturalisé se tasse, admet le conservateur. C’est devenu un objet commercial, on en colle à toutes les sauces. Il n’y a qu’à voir les vitrines des boutiques à Paris. » Digéré par les milieux de l’art, le trophée émoustille aujourd’hui les particuliers urbains et cultivés, après avoir été réservé aux cercles aristocratiques puis snobé car associé à un mode de vie rural et enfin décrié comme symbole morbide de la domination de l’homme sur la nature. « La bourgeoisie consomme à nouveau de la taxidermie, observe de son côté Pascal Bernier. Il y a une nostalgie de l’Ancien Régime ou, en tout cas, d’un ordre social archaïque. »

 

Chasse en terrain artistique

L’art contemporain a revalorisé, voire anobli, l’image de la taxidermie. Cela ne fait aucun doute pour Jacques Gilbert, la soixantaine, qui la pratique depuis l’âge de 13 ans. Bien que sa clientèle reste traditionnelle, composée aux trois quarts de chasseurs, les commandes artistiques constituent une part « non négligeable » du chiffre d’affaires de sa société, installée dans la petite commune de Salaise-sur-Sanne, en Isère. Ça a commencé au début des années 2000, lorsque le sculpteur et peintre Jackie Kayser demande, à la surprise du taxidermiste, s’il peut donner corps au dessin qu’il a dédicacé à Catherine Millet suite à la publication de La Vie sexuelle de Catherine M. : un cheval couché sur le dos, pattes arrières écartées, un cerceau posé en équilibre sur le sabot, organes génitaux au vent. Cette collaboration s’est poursuivie. D’autres plasticiens, comme Daniel Firman et Ghyslain Bertholon, ou encore des compagnies de théâtre, font appel au savoir-faire de cet artisan, élu meilleur ouvrier de France en 1991.

Qu’il s’agisse de créer l’illusion qu’un sanglier respire encore, aménager une vache pour y faire entrer un comédien ou reconstituer un cerf de 300 kilos et l’encastrer dans un cube de verre, Jacques Gilbert a inventé de nouvelles techniques. « J’essaie de faire des choses plus modernes qui peuvent s’incorporer dans un bureau ou un appartement. Un buffle occupe énormément d’espace. À moins d’avoir un bureau de ministre, les gens n’ont pas la place pour ce genre d’objets. » Ses bas-reliefs, qu’il optimise depuis sept ans, moins chers qu’une naturalisation entière, représentent aujourd’hui 30 à 40 % de ses revenus : le corps est à plat, seule la tête en volume se décroche en partie du mur. « Les gens viennent avec leurs trophées puis on discute. Je leur demande où est-ce qu’ils veulent le mettre. En fonction, on se met d’accord sur une position. Souvent, je leur fais une petite maquette pour qu’ils se fassent une idée. » Voilà que le taxidermiste se fait décorateur d’intérieur, sans passer par l’intermédiaire des maisons de vente historiques comme Deyrolle à Paris.

 

Profession pucée

Tendance ou pas, « la situation de la profession est plutôt catastrophique, alerte Jacques Gilbert. On a de moins en moins de clients et de plus en plus de contraintes au niveau de la protection des espèces. Ça devient compliqué de travailler. » Même constat chez Vaillier ou encore au Syndicat national des taxidermistes. Tous ont l’acronyme « CITES » à la bouche : la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction signée en 1973. Aucun import/export d’espèces répertoriées ne peut légalement s’opérer sans les documents qui tracent la bête, de la naissance à la mort. Les taxidermistes s’en remettent aux élevages, zoos ou cirques pour récupérer des animaux protégés, certifiés décédés de leur belle mort. Il faut également s’adapter à la législation locale : en France, seules 10 % des espèces seraient libres à la naturalisation, selon le Syndicat. Les autres sont soumises à autorisation de la part des pouvoirs publics, voire strictement interdites – hormis pour les collections patrimoniales à vocation scientifique, grassement nourries par les expéditions coloniales et enrichies, à l’occasion, par les saisies des douanes. En 2015, par exemple, l’État prohibe l’importation de dépouilles de lions suite au massacre de l’un d’eux, attiré hors du parc national du Zimbabwe par un dentiste américain. L’ « affaire Cecil » avait alors suscité l’indignation de l’opinion publique internationale.

Une décision politique purement marketing, selon Jacques Gilbert : les chasseurs n’ont qu’à passer commande en Belgique, en Suisse ou en Allemagne pour leurs trophées. « En tant que professionnels, nos ateliers sont censés être ouverts aux gardes et aux douanes 24 h/24, précise-t-il. Le ministère de l’Environnement considère la taxidermie comme une menace, mais c’est le mode de vie humain qui en est une ! Il faudrait déjà commencer par expliquer aux gens que les oiseaux ne font pas exprès de s’éclater contre les vitres : les baies vitrées reflètent le ciel et les perturbent ! » L’ancien aspirant vétérinaire soigne les victimes régulièrement. « Après, si l’oiseau meurt, c’est différent, ça devient de la matière que je peux travailler. » Et pourquoi pas détourner au gré de la législation : « Avec de la peau de veau, par exemple, je peux faire une panthère ! » Question progressisme écologique, le modèle vanté par Emmanuel Macron laisse perplexe, faute d’en rire : pas sûr que « l’impact positif » de la chasse, en particulier présidentielle et à courre, sur la biodiversité soit le plus pertinent à médiatiser. À quand le titre de « taxidermiste du Roy » pour sauver la profession ?

 

Texte : Orianne HIdalgo-Laurier

Photographies : Émile Barret, pour Mouvement