© Kenneth Goldsmith.
arts visuels

Les mails d'Hillary C.

Interview avec Kenneth Goldsmith & Francesco Urbano Ragazzi

À Venise, le Cinema Teatro Italia, un théâtre de style gothique transformé en supermarché en 2016, accueille la nouvelle exposition du poète et plasticien Kenneth Goldsmith. Il y matérialise notamment la correspondance email d’Hilary Clinton, décisive dans sa défaite face à Donald Trump, pour révéler son caractère inoffensif. L’occasion de discuter des révolutions cognitives engendrées par l’omniprésence d’Internet dans notre quotidien.

Par Irene Panzani publié le 13 juin 2019

 

 

Dans les rayons du Cinema Teatro Italia, œuvres et produits se mélangent et on consommerait presque l’art comme un yaourt. Depuis le balcon, on peut aussi bien regarder les vidéos – piochées dans l’énorme catalogue en ligne UbuWeb, créé par Kenneth Goldsmith en 1996 – projetées derrière le rayon charcuterie qu’observer les gens faire leurs emplettes. Plus loin, on retrouve des copies du mobilier de la Maison blanche, sur le Resolute Desk, le bureau présidentiel, les mails d’Hillary Clinton forment une montagne. Plus loin, ces mêmes mails compilés dans des livres sont consultables, par ordre chronologique. On se croirait dans un roman de Gore Vidal, mais nous sommes à la biennale de Venise, à l’exposition de Kenneth Goldsmith : HILLARY. The Hillary Clinton Emails. Que vient donc faire Hillary Clinton dans l’univers du poète des Internets Kenneth Goldsmith ?

 

Quel est votre livre préféré du siècle dernier ?

Kenneth Goldsmith : « Le journal.

 

Pourquoi pensez-vous que les mots sont encore aussi puissants ?

Kenneth Goldsmith : « Je suis fasciné par les mots parce que je suis un poète : les mots sont mon matériau. En reprenant à mon compte les propos de John Cage qui pensait que tous les sons pouvaient être de la musique, je crois que tous les mots peuvent être de la poésie, et les documents – comme les mails d’Hillary Clinton – aussi. Ces mails ont une grande puissance narrative et émotionnelle, ainsi qu’un rythme, un mètre, des accents, comme toute poésie. Après Duchamp, tout peut être de l’art ; après Cage, tout peut être de la musique ; après moi, tout peut être de la poésie.

 

En imprimant les mails d’Hillary Clinton, pensez-vous leur donner une valeur différente ? Les choses incarnées sont-elles plus vraies que les choses virtuelles ?

Kenneth Goldsmith : « En rendant les choses concrètes, on se rend compte à quel point elles sont inoffensives. En imprimant ces mails, je montre comment ces mails ne sont ni importants, ni impressionnants : je crée l’anti-monument de la campagne fausse et visqueuse de Trump contre Hillary Clinton. Sur un écran, on peut rendre les choses bien pires que ce qu’elles sont en réalité. Trump a pris un peu de paperasse et l’a fait passer pour le plus grand des crimes. Quand tu vois le papier en vrai, tu connais la vérité.

 

L’affaire des mails d’Hillary Clinton, ne parle-elle pas, au final, de l’appauvrissement de notre capacité d’attention et d’interprétation des faits ?

Kenneth Goldsmith : « Oui. Personne n’a lu tous ces mails. Nous n’avons pas l’attention nécessaire pour le faire, et cela donne aux adversaires la possibilité de manipuler leur signification.

 

Au début, Internet semblait s’apparenter à une fenêtre, un espace « autre » où surfer. Aujourd’hui, le virtuel se confond avec notre monde, l’instant, nos vies : notre localisation est enregistrée, nos messages scannés et analysés. Comment vous sentez-vous avec cette présence constante ? Vous inspire-t-elle ?

Francesco Urbano Ragazzi : C’est une damnation. Être constamment connectés signifie être toujours plus en scène, dans un spectacle souvent misérable, dérivatif et grossier, très proche d’un message promo. Dans ce grand espace publicitaire, la plus grande inspiration est le retour à la vérité et à la consommation. Ça ne sert à rien de mystifier notre nature de consommateurs, nous pouvons seulement l’assumer pour la radicaliser, la rendre critique, la transcender. Exposer les mails d’Hillary Clinton dans le théâtre/supermarché Despar est une invitation à la consommation : une invitation à regarder l’énorme flux de données et de produits qui nous entourent. Dans cet espace de consultation et de contemplation, l’art, pour une fois, ne participe pas à la fuite de la réalité.

 © Giorgio De Vecchi-GERDASTUDIO

Les gestes de nos mains sur les écrans tactiles, scroller, liker, twetter ; laisser des messages vocaux comme autant de monologues contemporains ; synthétiser la compexité du monde avec des tweets ; simplifier la réalité avec les langages des émoticons et des gifs… Quelles conséquences ont ces nouveaux usages sur nos façons de nous connecter aux autres en dehors des écrans ?

Francesco Urbano Ragazzi : Les écrans ont aggravé notre sentiment d’insatisfaction. Non seulement parce que la rencontre avec les autres nous expose, par nature, à la déception, mais aussi parce que le marché humain s’est élargi infiniment et nous percevons toujours plus de possibilités qu’un nouvel et meilleur partenaire de chat puisse arriver.

Et alors on devient tous plus incertains ! Nous préférons le chat aux mails, comme ça on est surs que l’autre a reçu le message, l’a vu, ou que du moins il est en ligne. Mais après nous préférons ne pas répondre tout de suite, et passer d’un chat à l’autre, pour éviter le dialogue en temps réel. Ceci est surement un scenario très répandu de notre production littéraire quotidienne.

Nous allons vers une fragmentation et une redistribution des mails vers d’autres canaux, l’écrit s’oralise à nouveau avec le renforcement des communications audiovisuelles. La correspondance d’Hillary Clinton relève réellement de l’époque en ce sens, non seulement pour la valeur historique des documents, mais aussi parce qu’elle signe la fin du genre littéraire des mails.

 

Pensez-vous que la possibilité de prévoir les comportements humains – améliorer grâce aux travaux des neurosciences et autre user experience design) pourrait à terme changer notre manière de percevoir ?

Francesco Urbano Ragazzi : Oui, nous parlons d’idéologie ! Ces images et idées qui s’imposent dans notre perception de la réalité, avant toute évaluation. Comme nous l’enseigne Daniel Kahneman, notre cerveau est naturellement porté à des procès déductifs rapides, et la vérification comporte un effort cognitif et physique que le plus souvent nous n’arrivons pas à activer spontanément. Ainsi, plus le flux d’information que nous recevons est important, plus nous restons dans l’approximation cognitive et dans le jugement idéologique.

Cette exposition joue entre l’automatisme de l’impact idéologique et la fatigue d’un apparat archivistique, en cherchant sa voie dans la force créative du low-fi. Pour le dire avec Kenneth « le Low-fi, ou cool media, demande plus de travail d’appropriation, comme dans le cas de mp3 quand tes oreilles doivent remplir les espaces de manière à te donner l’illusion que tu es en train d’écoute une audio à haute définition. » (1) La projection des films de UbuWeb suit ce principe, ainsi que la version postiche de la Maison Blanche que nous avons construit sur le balcon du théatre. Dans cet espace de projection, finalement, nous pouvons retourner aux choses mêmes et, comme dans une bibliothèque, nous trouvons et lisons les mails d’Hillary Clinton, non pas ce qu’ils ont représenté, mais pour ce qu’ils sont et tout ce qu’il reste encore à découvrir sur eux.

 

1.  Kenneth Goldsmith, Wasting Time on the Internet, Harper Perennial, New York, 2016 

 

> Kenneth Goldsmith. HILLARY: The Hillary Clinton Emails, jusqu’au 24 novembre au Despar Teatro Italia, Venise.