Vitaly Zhiryakova
Musique

Nyege Nyege

Dans la sono mondiale décontractée

La musique électronique occidentale se ressource plus que jamais dans le métissage avec la jeunesse africaine. Surgi d’Ouganda, le phénomène Nyege Nyege condense tous les dilemmes politico-culturels que posent de tels hybrides, très au goût des européens. Discussion avec les principaux intéressés.

Par Thomas Corlin

 

Pour défier l’injonction à « l’authenticité » qui interfère parfois avec nos goûts musicaux, l’ethnomusicologue américaine Sarah Weiss s’est livrée au début des années 2010 à une expérience croustillante avec ses étudiants. Ceux-ci devaient donner leur préférence sur deux morceaux provenant du Mali, l’un légèrement plus sophistiqué dans sa production que l’autre. Après qu’une moitié d’entre eux s’est prononcée pour le plus brut, jugé plus « authentique », Weiss fournit un peu de contexte sur chaque morceau, précisant au passage qu’elle a déniché celui qu’ils avaient élu sur une compilation Starbucks. Lors d’un second vote, devant déterminer quel artiste ils préfèreraient voir en concert, l’autre morceau l’emporte finalement, une partie des étudiants ayant révisé leur choix d’origine, et ainsi sacrifié leurs goûts véritables au profit de leurs convictions politiques. « Ils espèrent écouter le monde, conclut l’enseignante, mais préfèrent écouter des sons qui se rattachent à leur propre monde. » Cette distorsion a-t-elle encore la vie longue, notamment à l’avant-garde des dancefloors, à l’heure où la connotation coloniale de l’étiquette world music ne passe plus et où la musique électronique démocratise les moyens de production et la circulation des sons ?

 

Raves à Kampala

Le tapage provoqué par le label ougandais Nyege Nyege Tapes met à jour toutes les ambivalences et les contradictions qui agitent le monde de la dance music, dont le métissage ne cesse de s’accélérer. Ses deux fondateurs, le Greco-Arménien Arlen Dilsizian et le Belgo-Burundais Derek Debru, ont grandi en Europe avant de s’installer en Ouganda sur le tard. Au début des années 2010, ils organisent des soirées spontanées à Kampala, la capitale, après les projections de films africains rares des années 1960 et 1970. Dès 2016, Nyege Nyege devient un label qui distribue les productions d’artistes kenyans, congolais, tanzaniens et ougandais, et dont l’éventail stylistique balaie large : genres et sous-genres locaux, du soukous au singeli, et d’autres plus internationaux, comme le hiphop, la trap, la techno voire l’ambient et le drone. C’est aussi une résidence d’artistes à Bunga, paisible banlieue cosmopolite, où sont notamment hébergés Rey Sapienz, Congolais de 29 ans exilé après les affrontements dans son pays, et Slikback. En l’espace de six mois et de deux EPs, ce Kenyan de 22 ans a hystérisé les clubs d’initiés d’Europe avec ses tracks de dancehall-indus, ce qui lui a assuré tournées et visibilité à l’international. Nyege Nyege, c’est encore et surtout un festival, dont la 5e édition a réuni en septembre dernier 9 000 clubbeurs du continent et d’ailleurs, seul événement de cette ampleur en Afrique de l’Est, bénéficiant d’une couverture médiatique mondiale. Pour le magazine spécialisé Mixmag, la formation incarne « une utopie africaine expérimentale » plus authentique que le « mouvement middle-class » Nu Nairobi, autre hub de la dance music en Afrique.

Les beats de Nyege Nyege et leur succès fulgurant ont ainsi placé l’Ouganda sur la carte de l’underground artistique, donnant une exposition inattendue à ce pays dirigé depuis 33 ans par le très conservateur Yoweri Museveni. Le colonialisme a peut-être moins impacté cet ancien protectorat anglais que son voisin congolais, et les bidonvilles ne plombent pas Kampala, mais sa société demeure profondément divisée par les inégalités, et rappelle que le refrain d’un éveil économique à venir sur le continent africain demeure un mythe alimenté par le milieu des affaires. « Le prix de vente de la marchandise africaine a profité un temps à certains pays du coin, décrit Arlen Dilsizian, mais la situation n’a en fait jamais été pire. Ce n’est pas l’Asie de l’Est ici. Ce récit d’un boom économique est problématique et cache la réalité sur place. » Sur la question des mœurs et des libertés individuelles, la population ougandaise évolue aussi à deux vitesses. Fin octobre, un raid anti-LGBT+ sans précédent a conduit à l’arrestation de 16 militants, et des ministres tentent de faire appliquer la peine capitale contre les homosexuels, renforçant des lois de l’époque coloniale. Dans les centres urbains, la jeunesse s’émancipe pourtant tant bien que mal, comme en témoigne le millier de freaks que rameutent chaque semaine les fêtes de la sphère Nyege. À l’instar de la panique morale que déclenchèrent les raves en Europe à la fin des années 1980 (et encore aujourd’hui à l’occasion), les événements du collectif affolent pouvoirs locaux et anciennes générations en Ouganda. « La partie de la société qui fait chier, c’est le pouvoir et l’église, pas les jeunes, qui font tomber des barrières jour après jour, explique Rey Sapienz, ancien étudiant en psychologie auquel la résidence offerte par le label a permis de se consacrer à ses productions mêlant traditions musicales congolaises et bidouillages électro-pop. Mais ça reste difficile de vivre sa vie normalement, tout le monde est soumis au jugement au quotidien, notamment les personnes queers. » Le festival a d’ailleurs été la cible d’accusations de débauche et d’immoralité de la part des autorités qui ont tenté de le faire annuler. Elles s’en sont vite dissuadées en raison des retombées économiques, touristiques et médiatiques positives de l’événement, qui a grandi au point d’attirer le sponsoring d’un opérateur de téléphonie mobile.

 

 

Le juste milieu

Nyege Nyege témoigne des mutations en cours dans le paysage ougandais. Si le label fait tourner des dizaines d’artistes locaux et assure des revenus à certains d’entre eux, ses fondateurs se gardent bien d’apparaître comme des bienfaiteurs occidentaux. Prudent quand il s’agit d’aborder sa position de Blanc dans un pays noir, Arlen Dilsizian considère cependant qu’elle peut « par le statut d’outsider quelle confère, agir comme une sorte de lien ponctuel entre des couches sociales qui ne se fréquentent pas dans le pays ». Ancien enseignant auprès de populations migrantes à Athènes, il a quitté une Grèce dévastée par la crise économique pour devenir ambulancier en Angleterre, avant qu’un poste de professeur de cinéma et son activité parallèle de revendeur d’art ne le délocalisent à Kampala. Ses connaissances en ethnomusicologie et sa passion pour la culture locale l’ont poussé à fédérer une communauté autour de la musique, dans un coin où les courants underground, pourtant bien vivants, n’avaient aucune exposition. MC Yallah, une rappeuse d’une trentaine d’années, mentionne le festival Bayimba, assez institutionnel, et Slikback se souvient avoir été connecté à Nyege Nyege par le biais d’un autre collectif d’afrobeat déjà actif à l’époque mais « qui n’entendait rien à [sa] musique ». Mis à part ça, le périmètre culturel sur lequel Arlen et Derek sont intervenus était très limité. « Il y a cinq ans, faire venir un artiste kenyan, en lui payant trajet et cachet, était impensable. Aujourd’hui, la résidence accueille des artistes de la planète entière, le festival est un événement attendu par les locaux et les soirées attirent autant les couches populaires que le milieu arty du coin, ou le public qui n’écoutait que du son mainstream. »

Cette histoire en rappelle une autre, récente aussi, celle du label et des fêtes Principe à Lisbonne, où deux passionnés de musique, blancs, ont déniché une mine d’or de kuduro futuriste produit par de jeunes afro-portugais de la banlieue lisboète, et l’ont propulsée sur les platines mondiales. Le récit de l’aventure fut abondamment relayé par tous les médias spécialisés, friands de nouvelles tendances souterraines et de stories à caractère social, dans des articles qui donnaient presque exclusivement la parole aux deux gérants du label feignant de protéger leurs poulains des journalistes. « Ils ont fait du bon boulot, admire Arlen. Ils ont compris qu’il y avait un marché pour ça, et évidemment, on peut les rapprocher de ce que nous faisons, même si je soupçonne qu’ils aient mis en avant les sons les plus agressifs pour séduire les sensibilités européennes – c’est un choix éditorial, après tout. » Si Nyege Nyege a professionnalisé et pérennisé le milieu musical à Kampala, fourni des outils et une plateforme aux avant-gardes les plus diverses de la région, Arlen n’est pas dupe de l’impact social restreint de ce qu’il faut bien appeler son entreprise. « À l’échelle des millions de jeunes que compte ce pays, faire tourner une trentaine d’artistes et donner de la visibilité à une scène musicale ne signifie pas grand-chose, pondère-t-il. Il ne faut jamais oublier que notre action n’aurait pas lieu d’être sans l’existence et le talent de ces artistes. Il se trouve qu’ils peuvent parfois vivre toute une année sur l’argent qu’ils se font en jouant quelques dates en Europe, mais certains le redistribuent rapidement à leur famille, et m’appellent le lendemain en me disant qu’ils sont déjà fauchés ! Ce rôle de Blanc qui accompagne de jeunes artistes noirs est un peu bizarre. Vu l’écart entre les cachets en Europe et le niveau de vie africain, je me demande parfois si certains promoteurs ne s’imaginent pas que l’argent part ailleurs et que je serais en train d’exploiter ces jeunes ! »

 

Reverb socio-politique

D’un point de vue purement artistique, que dit le plébiscite des différentes scènes africaines par la sphère électronique occidentale ? Est-elle esthétiquement à bout de souffle, comme le prétendent certains ? Très vite repérées par les pros, les artistes et les médias du milieu, les sorties de Nyege Nyege sont louées pour leur radicalité, et certains de ses musiciens sont déjà des habitués des festivals européens les plus pointus, d’Unsound en Pologne à Red Bull en France. Expert en art tribal, Arlen rappelle que « les expérimentations musicales des dadaïstes se réclamaient des rythmes africains.

 L’abstraction et la déconstruction, souvent attribuées aux avant-gardes européennes, existaient dans l’art du continent africain depuis très longtemps, sans être nécessairement abordées comme telles. Quant au succès d’un certain exotisme dans les arts plastiques, il dépendait surtout du goût des colons de l’époque. Certains styles ont survécu seulement parce que des artistes africains ont continué à produire dans cette veine-là pour satisfaire les demandes en “art traditionnel” du marché de l’art. » Difficile alors de ne pas transposer cela à la situation musicale actuelle, où l’hybride entre dance music tortueuse à l’occidentale et courants vernaculaires africains fascine l’électro européenne en mal de renouvellement. Nyege Nyege ne serait-il pas tenté d’en jouer ? « L’artiste qui a rencontré l’adhésion la plus vive des Européens, Slikback, fait la musique la plus sombre du label, et se rapproche du son indus qui a défi ni leur sensibilité ces dernières années. Après tout, la culture rave est bel et bien européenne puisqu’elle est née en Europe. On se mêle forcément à une tradition blanche quand on fait ce type de musique. »

Autant interroger le principal intéressé. De son vrai nom Freddy Njau, Slikback est un ancien étudiant en architecture qui n’a osé faire écouter ses morceaux que sous la pression de ses amis. « Il s’agit de faire une musique aussi agressive et extravertie e que possible, aux antipodes de ma personnalité plutôt réservée, confie-t-il. Il faut que ça me donne l’impression d’hurler. Après, je crois en la mort de l’auteur, donc j’estime ne plus avoir aucun contrôle sur ce que je produis une fois que c’est sortie. On peut dire que c’est dark, ou alors que ça découle de traditions africaines – tout cela est vrai d’une façon ou d’une autre. » Si ce détachement et cette fluidité entre les genres sont souvent revendiqués par les artistes, cela prouve la réalité d’une circulation à sens multiples entres les divers courants de l’électronique mondiale. « Un des morceaux que l’on sort en ce moment, “Umeme”, est produit par l’ethnomusicologue ançais, Julien Hairon, sous le nom de Judgitzu. Je le sors parce qu’il m’a tout de suite rappelé le singeli ce genre tanzanien, lui-même similaire au gabber européen par sa frénésie et ses bpm surélevés, alors que rien ne les connecte a priori. Ce type de cas donne à croire que la boucle est bouclée », avance Arlen.

 

 

Bien sûr, ces implications politico-historiques, bru issant derrière cette mondialisation décontractée, ne sont pas aussi limpides et inoffensives que ne le laisserait croire l’expérience heureuse de Nyege Nyege. Mais quoi qu’elles cachent, la fureur et la fraîcheur de ces productions en valent la chandelle, et s’imposent aujourd’hui comme la force de gravitation créative de tout un microcosme dans lequel se joue souvent le goût à venir du grand public. D’ailleurs, le succès du festival de Nyege Nyege présente une contradiction assez grinçante. Certains habitués locaux et internationaux de l’événement craignent déjà que son public ne s’occidentalise excessivement. Pourtant, c’est justement l’afflux de public étranger qui lui fournit un argument de poids dans les négociations avec les autorités locales, permettant ainsi sa reconduite chaque année. « Très franchement, si on n’en bénéficiait pas, le festival n’existerait plus. C’est étrange, mais ça fonctionne comme ça. On n’est pas en passe de s’inquiéter que le festival ne devienne, comme certains le disent, “ trop blanc” ! », s’amuse Arlen, dont seules la lucidité et la faconde parviennent à rendre audible un tel paradoxe.

 

Texte : Thomas Corlin