<i>May B</i> de Maguy Marin May B de Maguy Marin © Sammi Landweer.
Danse

un May B brésilien

Découverte – ou retrouvailles – avec l’un des classiques du répertoire de Maguy Marin : May B a été admirablement transmis et repris par 10 danseurs brésiliens de l'École de danse libre de Maré, fondée par la chorégraphe Lia Rodrigues.

Par Christiane Dampne publié le 14 mai 2018

 

 

À sa création, en 1981, May B de Maguy Marin n’a pas été bien accueillie. « Cette pièce fut montée sans moyens et l’on ne se payait pas, confie la chorégraphe à Luc Riolon dans le documentaire  Maguy Marin, le pari de la rencontre. « La pièce a mis 3 ans à se vendre une fois qu'elle a été reconnue. » Aujourd’hui saluée comme une œuvre maîtresse de la danse contemporaine, May B a fait le tour du monde et a été transmise à de nombreuses reprises. « Cette pièce demeure à ce jour le lieu d’une mise en circulation des expériences et des savoirs entre les générations d’artistes qui se sont succédées dans les rôles », précise David Mambouch dans la note de Maguy Marin – Traces, un documentaire à venir.

L’une de ses transmissions a eu lieu en 2018 à l’Ecole de Danse Libre de Maré, créée par Lia Rodrigues dans une favela à Rio de Janeiro. Longuement muri, ce projet est le fruit d’une amitié chevillée au corps entre les deux femmes : « Au moment où partout dans le monde l’on construit de plus en plus de murs et de grilles, où les territoires sont férocement délimités, où les frontières sont imposées et rigoureusement défendues, le projet de transmission de May B à la Maré propose de faire le mouvement inverse afin de découvrir de nouvelles possibilités de partages, dialogues et collaborations. » Le titre de la pièce porte trace de cette circulation accueillante : De Sainte Foy-lès-Lyon à Rio de Janeiro – May B à la Maré : une fraternité.

May B se caractérise par une gestuelle inspirée de l'univers de Beckett. Un univers très typé dans son contenu artistique et géographique européen. Dès lors, comment peut s’opérer cette appropriation par de jeunes danseurs brésiliens ? Comment transmettre cette œuvre et que transmettre, au-delà du simple apprentissage technique ? Tels étaient les enjeux d’une discussion croisée entre Maguy Marin et Lia Rodrigues organisée par le CCN de Grenoble et animée par Anne-Claire Cauhapé. Il émane de ces deux femmes engagées une force vitale incroyable, une exigence, une intégrité et une conviction à toute épreuve. Elles inventent des lieux de travail et de vie (1), de nouvelles façons de faire et d’être ensemble pour faire germer la création. Voici une trace de la teneur des échanges.

 

Pourquoi avoir travaillé sur Samuel Beckett ?

Maguy Marin : « Je suis de formation classique. À cette époque les corps athlétiques de champion étaient magnifiés. À un moment donné de mon parcours, ce tri des danseurs professionnels sur des critères de performance physique et esthétique m’a perturbée. J'ai pris appui sur les écrits de Beckett pour faire un travail chorégraphique avec d’autres corps de danseurs, hors de cette esthétique (2).

 

Lia Rodrigues, parlez nous de l’école de danse que vous avez créée dans la favela de Maré ?

Lia Rodrigues : « Après mon travail avec Maguy, je suis retournée danser au Brésil, mais à un moment donné, je me suis posée la question : "pour qui je fais de la danse ?" La danse contemporaine était vue par un public d’initiés blancs alors que l'immense partie de la population est noire. J’ai alors décidé de me rapprocher des gens qui ne venaient pas voir notre travail en collaborant avec l’association Redes da Maré dans une des plus grandes favelas à Rio de 140 000 habitants qui ne disposait d’aucun lieu culturel. On a décidé de créer d’abord un Centre d’art pour que les gens puissent être en contact avec l’art, puis une école de danse en 2011. L’école a deux axes : des cours gratuits pour 350 élèves de 8 à 80 ans, et une formation continue à destination de 15 à 20 jeunes qui reçoivent une bourse et travaillent tous les jours la danse. 10 d’entre eux sont avec nous depuis 6 ans et nous avons réalisé plusieurs projets avec eux, dont cette transmission de May B.

 

Vous avez participé à la création de la pièce en 1981, comment l’avez-vous transmise à vos danseurs ?

L. R. : « Il n’y a pas une façon intellectuelle d’apprendre une chorégraphie. Quand j’ai joué May B, je ne connaissais pas l’œuvre de Beckett mais ça ne m’a pas empêché d’avoir des expériences Beckettiennes. J’étais immergée dans son univers et c’est ce que j’ai voulu transmettre à mes danseurs. Ils connaissaient la pièce par la vidéo et certains l’avaient étudiée à l’université. J’ai découpé la pièce en séquences et leur ai fait entendre la musique. Ils ne connaissaient pas Schubert. Je ne leur ai pas parlé d’états de corps car je ne voulais pas imposer ma vision. En fait, l’apprentissage technique a développé chez eux un univers. Isabelle Missal, interprète de May B au sein de la compagnie de Maguy, est venue leur apprendre la pièce au Brésil.

M. M. : « Lia a participé à la création en 1981 et a rejoué la pièce en 2012. Elle connaît donc bien le processus de l'intérieur. En fait, il y a beaucoup de fantasmagorie sur May B. On croit par exemple qu'il faut une certaine maturité, or nous avions entre 20 et 30 ans lorsque nous l’avons créée, tout comme ces jeunes danseurs brésiliens aujourd'hui.

L. R. : « Cela va plus loin qu'une simple transmission d'une œuvre. Le contexte est aussi important. Par exemple leur voyage en France leur permet d’expérimenter une carrière professionnelle. Chez nous on n'a pas cette opportunité. C’est rare que nos artistes disposent de tout ce que les artistes français ont l’habitude d’avoir pour tourner et vivre de leur travail. Je me demande comment cela va se passer quand ils rentreront, parce que après, c’est le désert !

Il y a beaucoup plus qu'une transmission d'une pièce dans ce projet. Nos histoires humaines sont déterminantes. Maguy nous a reçus à Lyon et tous ses danseurs sont venus aider dans cet apprentissage.

M. M. : « On a organisé pour eux des rencontres et des ateliers avec des lycéens et étudiants français. Ils ont donc rencontré beaucoup de jeunes de leur âge.

 

Nous percevons bien la force de ce projet et ses dimensions humaines et politiques.

L. R. : « Oui très politique. Maguy connaît la difficulté de mener un projet d’art au Brésil. Cette pièce peut vraiment nous aider dans l'avenir si on la vend au Brésil. C’est un projet politique, humain et esthétique. Dans un petit reportage, mes danseurs confient que la vie leur dit « Non » tous les jours et qu’ils doivent dire « Oui ». C'est une lutte au quotidien. Ils disent que la danse ne transforme pas la vie mais elle change la personne.

 

 

De Sainte Foy-Les-Lyon à Rio de Janeiro : May B à la Maré, une fraternité. from Compagnie Maguy Marin on Vimeo.

 

 

Ma rencontre avec Maguy a changé mon regard, elle m’a transformée. Quand je suis partie, je suis restée en lien avec elle, j’ai suivi au loin son travail, sa démarche et cela a sans doute contribué à mon engagement dans cette favela. Je ne change pas la réalité, mais je change des petites choses dans cette réalité.

M.M. : « Dans des contextes sociaux plus faciles, la danse et l’art en général peuvent aussi transformer quelque chose en soi : voir les choses en distance et prendre des décisions sans être complètement déterminé par notre milieu social. L’art permet de construire une pensée en autonomie.

Moi aussi j’ai pioché dans la démarche d’autres artistes. Je les ai vus travailler et ça m’a donné envie d’implanter le Centre chorégraphique de Rillieux-la-Pape dans un quartier populaire et de travailler d’une autre façon. Il y a toutes ces influences, ces rencontres : rencontre d’artistes, rencontre d’œuvres, rencontre de démarches et de questionnements qui nous font grandir et nous ouvrent. C’est une curiosité. On en est là et c’est formidable ce passage d'une personne à l'autre !

 

Vous avez beaucoup parlé de rencontres, pourriez-vous nous dire comment vous vous êtes rencontrés et pourquoi vous avez choisi Lia Rodriguez ?

L. R. : « C'est moi qui ai choisi Maguy !

M. M. : « Lia est arrivée par Célia, une amie brésilienne qui avait été avec moi chez Maurice Béjart.

L. R. : « Je t’ai téléphoné fin 1979. Tu m’as invité à suivre des cours avec vous. Puis tu m’as proposé de venir tous les jours. Ensuite il manquait quelqu’un pour une tournée dans le bus et je l’ai remplacé. Puis j’ai participé à la création de May B.

 

Y a-t-il eu des changements dans la pièce depuis sa création ?

M.M. : « Non, rien a changé ! En 1981, j'ai commencé à écrire la pièce avec les danseurs sans parler et au fur et à mesure du travail de création, ils ont façonné avec leur corps et leur sensation la danse que j’étais en train de produire. On a cherché ensemble et chacun a donné une couleur forte à son rôle. Ensuite ces rôles-là sont restés identiques avec toutes les distributions qui ont suivi. 90 interprètes ont dansé cette pièce. Tous se glissent dans le rôle. C'est presque comme des fantômes qui reviennent tout le temps.

 

Percevez-vous une différence entre la pièce d'origine et celle jouée par les danseurs brésiliens ?

M. M. : « Je ne vois aucune différence. Chacun s'est approprié la pièce. Chacun est différent de l'autre dans le respect de l'écriture. »

 

> La rencontre intitulée « Histoire d’une transmission » s’est déroulée le 27 avril au CCN de Grenoble.

> De Ste-Foy-les-Lyon à Rio de Janeiro : May B à la Maré, une fraternité a été présenté du 25 au 27 avril à la MC2, Grenoble

 

1. Depuis 2015, la compagnie Maguy Marin s’est installée à Ramdam, un centre d’art à Sainte-Foy-lès-Lyon. Cet espace se veut laboratoire et ouvert à différentes disciplines, « avec toujours, au centre, ce qui crée le commun, qui n’appartient à aucun, mais dans lequel chacun reconnaît une part de lui-même : l’art » Ouverte depuis 2011 au Centre des Arts de Maré, l’Ecole Libre de Danse de Maré de Lia Rodrigues propose des cours gratuits pour tous et œuvre à la professionnalisation d’un groupe de jeunes.

2. Sur ce geste politique de mise en scène de corps vieux, maigres et handicapés, on pourra lire en complément la réponse de Maguy Marin interrogée par Olivier Neveux dans la revue Théâtre/Public n° 226, octobre-décembre 2017