© Félix Salasca pour Mouvement
littérature

Wu Ming

Tuer l'auteur pour sauver le roman

Le collectif bolonais publie des récits historiques sauvages sur fond de guerre d’indépendance ou de réforme protestante. À la fois expérimentations littéraires et manifestes politiques, leurs ouvrages sont des best-sellers en Italie, pays où on lit pourtant de moins en moins.

Par Emile Poivet

 

Il n’y aura pas de séance photo après l’interview. Il n’y aura pas leurs noms sur la couverture de leur prochain roman et le texte sera libre de tout copyright, alors ne réclamez pas au Wu Ming un deuxième tome : si vous voulez le lire, écrivez-le. Il n’y aura pas de stand au Salon du livre, mais vous croiserez souvent ses membres derrière les pupitres de l’université ou le bar d’un centro sociale, ces lieux auto-gérés qui pullulent en Italie depuis la fin des années 1970. Le WuMing, à la fois « cinq noms» et «sans nom » en mandarin, noie les egos dans des romans-fleuves. « Écrire à plusieurs, c’est comme composer une partition : on improvise, on joue des solos, on est tous chefs d’orchestre », expliquent-ils, sous la tonnelle d’un café, à Bologne. Avec leurs gueules d’informaticien, la quarantaine, alliance au doigt ou chemise à carreaux, les trois écrivains du collectif (deux ont depuis quitté le projet) sillonnent la ville de leur enfance dans un anonymat confortable et choisi. Leurs ouvrages sont des best-sellers dans plusieurs pays et le site Internet de la Wu Ming Foundation, plateforme collaborative qui fait office de média critique dans un pays qui en manque cruellement, est l’un des cinq plus visités d’Italie.

L’histoire débute dans une zone de turbulences. 1994 : une centaine d’artistes européens rencontrés sur Internet commencent à emprunter collectivement le pseudonyme de Luther Blissett, d’après le nom du premier footballeur noir à fouler les pelouses du championnat italien, au Milan AC. Puisant dans le situationnisme, l’operaïsme et la culture hacker, le projet est particulièrement fédérateur en Italie, à cette époque où un réseau de corruption généralisée entre politiciens, chefs d’entreprise et mafiosi est démantelé par une série d’enquêtes judiciaires – l’opération « Mains propres » –, entraînant le naufrage de tous les partis traditionnels. Le collectif élabore un plan quinquennal rythmé par des canulars qui entendent dénoncer l’imposture médiatique et dérouiller le star-system. Ainsi, un éditeur italien publie un texte inédit d’Hakim Bey qui réjouit les milieux alternatifs ; tout le monde se rendra compte trop tard que le bouquin est une bêtise tissée de vieux discours de Staline et de citations du cinéma populaire italien, signé Luther Blissett. Le contingent bolonais crée aussi une radio associative sur le modèle de Radio Alice, monte l’Association des astronautes auto- nomes, organise des tournois de football à trois équipes sur un terrain hexagonal. En 1999, Luther Blissett fait son harakiri collectif en même temps qu’il accouche de la pièce maîtresse de son projet, coécrit par cinq Itaiens à peine sortis de la fac : Q, un roman historique de 600 pages. C’est le début du Wu Ming.

Déclasser le roman

Le Wu Ming écrit des romans dont le propre est de raconter ce qui fut, autant que ce qui aurait pu être. Avachi dans le terminus de l’Histoire, le lecteur toise les valeureux perdants du passé, qui essaient d’en faire dérailler le cours et lui lancent des pavés. Dans Q, luthériens et catholiques s’unissent pour écraser une secte anabaptiste qui abolit l’argent et tague des « Omnia Sunt Communia » (« tout est à tout le monde ») sur les murs des bourgs de la Prusse médiévale. Dans Manituana, c’est une tribu iroquoise qui s’allie à la couronne anglaise pour combattre la jeune armée américaine pendant la guerre d’Indépendance. Le membre «2» du WuMing a coécrit un livre à la mémoire des militants anticoloniaux en Éthiopie qui prirent le maquis contre Mussolini. « Le but de Timira était de créoliser la résistance italienne, qui est généralement résumée à une affaire de Blancs », explique-t-il. On l’aura compris, le collectif veut faire parler les oubliés, les vaincus, les perdants magnifiques.

Depuis qu’il est moderne, le roman est embourbé dans une contradiction indémêlable : le verbe écrit, la clarté du discours et le raisonnement logique sont les parures d’une pensée qui se rêve dominante, quoiqu’elle défende le pro- létariat ou dénonce l’oppression. L’écrivain aura beau être Orwell ou Zola, on n’arrêtera pas de le traiter de bourgeois – tout l’objet du dernier siècle en recherche littéraire est donc de démolir cette forme. « Nous refusons d’adopter le point de vue individualiste des romanciers classiques, qui considèrent que la vérité est unique et qu’ils viennent d’en faire un roman. Certains romanciers, soviétiques notamment, ont tenté de dépasser l’art bourgeois en écrivant sans personnages. Nous, nous fleurissons dans la multitude, nous essayons de faire abonder les points de vue sur le récit. » Quitte à subvertir la pensée uniforme, pourquoi ne pas donner la parole à un oiseau, au zinc d’un bar ou à un téléviseur ? « Utiliser des points de vue obliques permet de produire une réflexion écocentrique : c’est-à-dire arriver à se voir soi-même de l’extérieur comme partie du monde et du continuum. C’est un massage aux neurones- miroirs », continuent-ils.

Le procédé d’écriture du groupe suit toujours le même modèle. Les auteurs conçoivent ensemble un scénario qu’ils séquencent en chapitres, comme des plans de ci- néma. Sans avoir la charge complète d’un personnage ou d’une trame narrative, chacun sait d’où vient et où se dirige l’histoire. Les chapitres sont ensuite lus à haute voix puis poncés collectivement jusqu’à ce que l’ensemble prenne un ton homogène. « Si on entre en conflit, c’est que notre premier instinct n’était pas assez radical. On ne cherche pas le dénominateur commun mais le multiple commun. Évi- demment, ça ne nous aide pas à être concis. » Le lecteur du Wu Ming aura l’impression de courir après un bouchon poussé toujours plus loin dans la liberté de forme et le mélange des styles, dans l’insolence narrative comme dans la rigueur documentaire. Le scénario double sa mise à chaque bifurcation, pour arriver à un produit final d’au moins 500 pages, peuplé de centaines de personnages et rythmé par des prises de parole très courtes.

 

New Italian Epic

Les romans du Wu Ming ne rentrent dans aucune case, et les libraires ne savent pas où les ranger. D’ailleurs, s’il est encore juste d’en penser les courants, le genre, en litérature comme ailleurs, est une relique maintenue sous perfusion par les besoins de l’industrie. « Le capitalisme a désespérément besoin de genres. Les libraires anglo-saxons inventent toujours des formules habiles pour simplifier à l’excès, genre “creative non-fiction” ou “non-fiction novel”, mais tous les bons écrivains italiens ont laissé tomber le genre il y a 20 ans. » C’est notamment le propos de New Italian Epic, l’essai du Wu Ming publié en 2008 qui tisse une base théo- rique à une scène littéraire aussi variée qu’effervescente.

Ses racines prendraient naissance dans l’instabilité poitique qui découla de l’opération « Mains propres » en 1992. « Le conflit entre les sphères politiques et judiciaires était au cœur de toutes les attentions, l’époque n’en avait que pour les juges, les enquêtes, les complots. La production littéraire s’en est fait l’écho, et les meilleurs écrivains ont joué avec la forme du roman noir, y ont glissé leurs affects. » Le Gomorra de Roberto Saviano, point de départ du New Italian Epic, est autant une rigoureuse enquête journalistique qu’un plaidoyer sen- sible contaminé par la biographie de l’auteur, dont l’enfance à Naples est inévitablement modelée par la présence mafieuse. Pour le Wu Ming, c’est un « Unidentified Narrative Object », un UNO : comprenez un texte indissociable en essence des conditions de sa production, autosuffisant, hostile à toute catégorisation.

Le Wu Ming voulait tuer l’écrivain pour sauver le roman. Mais l’industrie du livre comme les faiseurs d’opinion n’ont pas l’air prêts à l’accepter. « La littérature est le dernier endroit encore hermétique à la création collective, évidemment pour des raisons commerciales », suggère Wu Ming 1. Les contraintes d’image que le collectif impose aux médias leur ont valu un paquet d’interviews avortées. À l’inverse, leur engagement citoyen fait d’eux la coqueluche d’une presse de gauche : on brandit régulièrement ce talisman pour prouver que la littérature casse encore des barrières. Mais, à les considérer comme une force politique, on les réduit à des propagandistes et on néglige leur travail d’écriture. C’est que l’on réserve une place précise à l’écrivain : les cas de Roberto Saviano et Elena Ferrante, les deux auteurs italiens les plus en vue de ce début de siècle, le montrent assez bien. Saviano vit en cavale depuis qu’il a brisé de son vrai nom l’omerta autour des activités mafieuses en 2006. Quant à Ferrante, elle écrivait L’Amie prodigieuse sous un nom de plume jusqu’à ce qu’un consortium de journalistes consciencieux (relayé en France par Mediapart) se charge courageusement de la démasquer... Connue de tous et reconnue coupable. L’écrivain s’endette auprès du monde qui lui sert de modèle : une livre de chair pour un livre à succès.

Le postmodernisme américain, qui a durement travaillé à dépiécer le roman pour appuyer la posture de l’auteur, est en partie fautif. « John Barth écrivait des pavés juste pour vous montrer qu’il en était capable. Ce métadiscours nombriliste de “j’ai écrit un livre mais ne le prenez pas sérieusement” est devenu la pensée dominante. » Auster, Roth et Foster Wallace ont à peu près tout en commun, notamment d’être blancs, new-yorkais et passablement misogynes. « Ce que l’on rejette dans la littérature postmoderne, c’est l’hégémonie totale de l’ironie, qui a fini par conquérir les plateaux télé et les tribunes des journaux. » Le Wu Ming insiste pour responsabiliser le roman, pour qu’il assume ce qu’il dit, mais sous une forme épique. « Actuellement, la réponse au postmodernisme, c’est le néoréalisme. À vrai dire, nous n’aimons pas trop ça non plus. »

Pour décrire son travail, le Wu Ming avait besoin d’un nouveau lexique. La notion d’allégorithme revient souvent : « C’est un terme qui vient du jeu vidéo, que nous avons em- prunté McKenzie Wark, l’auteur du Hacker Manifesto. Nos romans sont allégoriques parce que la lecture du passé informe toujours le présent, mais ce sont des allégories ouvertes, qui fonc- tionnent comme des algorithmes. L’allégorithme est un sentier au cœur du texte qui s’ouvre, se ferme et change de parcours. Parce que la matière autour est toujours en mouvement. » Imaginez une balle de ping-pong qui rebondit entre trois murs, trois temporalités : celle où le roman a été écrit, celle que le roman décrit, celle où le roman est lu. À sa sortie en 1999, Q devient le livre de chevet des mouvements altermon- dialistes, de Gênes à Seattle. « Ceux qui avaient connu les années 1970 y voyaient une allégorie des mouvements operaïstes et de l’Autonomie. Un des leaders de l’indépendance en Catalogne vient de lire le bouquin en prison : il croit y avoir reconnu, dans les détails, l’histoire de son peuple. Évidemment, on n’avait pas la Catalogne en tête quand on a écrit le bouquin ! »

 

Une littérature pour affronter l'époque

Les Wu Ming sont des enfants d’Internet. Leurs romans y sont disponibles gratuitement et traduits bénévolement. Nombre d’entre eux font l’objet de spin-off et de réécritures en musique ou sur scène. « Nous tentons de fédérer une com- munauté autour de l’œuvre. Certains artistes vous diront qu’écrire pour un public est antiartistique, mais nous écrivons toujours avec le souci d’engager un lectorat dans une réflexion commune. » Le site Internet de la Wu Ming Foundation, qui réunit textes d’opinion, tribunes politiques et réflexions littéraires, est d’autant plus crucial à la circulation des idées qu’il est devenu difficile de faire concorder les forces de gauche dans les villes italiennes. C’est à Bologne, berceau des par- tisans antifascistes sous Mussolini et mairie rouge pendant cinquante ans, que le Parti communiste italien a annoncé sa dissolution en 1989. « À Bologne, le communisme a appris à devenir une commodité marchande jusqu’à fusionner avec le Parti démocrate », appuient-t-ils. Aujourd’hui, la « ville rouge » ressemble à un pastiche postmoderne qui caricature à l’infini son héritage contestataire : les murs crachent un prétentieux métadiscours brodé de slogans anarchistes que plus personne ne comprend dans les quelques cafés encore tenus par des vétérans de l’Autonomie.

Même si les romans du collectif caracolent en tête des ventes en librairie, les chiffres sont maigres en Italie. 15 000 exemplaires écoulés suffisent à consacrer un best-seller quand il en faut 100 000 en France. « L’Italie d’aujourd’hui compte d’excellents écrivains, mais nous sommes dans un pays où les gens ne lisent pas », déplorent-ils. Les livres coûtent cher, les études supérieures aussi et la presse indépendante a quasiment disparu des étals. En 2008, le linguiste structuraliste Tullio de Mauro révé- lait les conclusions d’un rapport sur le retour de l’anal- phabétisme : 13 millions d’Italiens seraient incapables de comprendre ce qu’ils lisent. Un chiffre auquel on a peine à croire. « Depuis vingt ans qu’on écrit des romans, les ventes de livres sont historiquement basses. »

L’insurrection débute dans Q lorsque les paysans dé- couvrent que la Bible, fraîchement traduite en allemand par Luther, ne dit pas un mot sur les indulgences. Allégorithme. Le retour de l’analphabétisme en Italie est triste- ment régressif mais certains s’en accommodent : on n’a que faire des programmes politiques quand personne ne sait lire, et un gros titre tapageur vaudra toujours mieux qu’une enquête de fond. Tullio de Mauro avance que Ber- lusconi s’est appuyé sur l’illettrisme pour assoir partout la « postvérité », une fois acquis Mondadori, le plus gros groupe de presse du pays. Le Mouvement 5 étoiles et les néofascistes de la Ligue, qui gouvernent en coalition, en sont les dignes héritiers. « Nous entrons probablement dans une IIIe République. Tous les anciens partis sont morts, comme en 1992. Il va nous falloir une nouvelle littérature pour affronter l’époque. » Les personnalités politiques italiennes auraient leur place dans n’importe quel roman postmoderne, mais le roman regarde déjà ailleurs : « L’art et la littérature ne peuvent se contenter de sonner des alarmes tardives, mais doivent nous aider à imaginer des issues de secours. La littérature ne doit jamais se croire en paix. »

 

Texte : Emile Poivet