av.Peter FISCHLI David WEISS La vie mode d'emploi
Le duo suisse se voit confier une « carte blanche » dans le cadre du second volet de l'exposition Aller/Retour, au Centre culturel suisse de Paris. L'occasion de revenir sur leur célèbre pièce Le Cours des choses, centre de l'exposition.
Biographie : Peter Fischli et David Weiss sont nés à Zurich, respectivement en 1952 et 1946. Après des études d'art (à Bologne pour le premier, à Zurich, en sculpture, pour le second), ils décident à partir de 1979 d'élaborer une oeuvre commune. Une oeuvre qui s'inspire de l'esthétique dite « populaire », à travers laquelle ils réinterprètent le quotidien entre amusement et désabusement. C'est par une exposition consacrée à ces deux artistes, qui représentèrent la Suisse en 1995 à la Biennale de Venise, que s'est ouvert le Centre culturel suisse en 1985.
Après une première carte blanche accordée à Ian Anül, l'exposition Aller/Retour continue de questionner le rapport entre les générations d'artistes en demandant à Peter Fischli et David Weiss d'inviter huit jeunes artistes à montrer leurs oeuvres : David Renggli, Peter Regli, Annelise Coste, Jason Klimatsas, Lutz/Guggisberg, Andreas Dobler et Andrea Heller.
Pour point de départ, une pièce emblématique a été choisie, Der Lauf der Dinge (Le Cours des choses), un film de trente minutes réalisé en 1987. Fischli et Weiss ont choisi de montrer l'esquisse de cette oeuvre désormais historique, esquisse qui n'a été que rarement montrée, et de la rapprocher des travaux des jeunes artistes.
Au-delà de sa confrontation et de son influence sur les autres oeuvres en présence, il est surtout intéressant de se demander comment une oeuvre d'art, et a fortiori un film d'artiste, peut obtenir un tel plébiscite en dehors de la sphère artistique.
En effet, Le Cours des choses est une oeuvre singulière, qui peut être rangée au panthéon restreint des successfull de l'art, une catégorie paradoxale d'oeuvres élevées au rang de gloires populaires. Qui ne connaît pas ce film, son principe du jeu de domino, une pièce entraînant l'autre dans sa chute ? Le film est un corollaire, une suite naturelle d'accidents scientifiquement organisée ; un ballon se gonfle, une roue roule, une casserole s'enflamme... Il est aussi l'expression du principe de causalité qui consiste à affirmer que rien n'arrive sans cause. Une poubelle pousse une roue de voiture qui elle-même entre en collision avec une planche qui... Ainsi va le cours des choses : elles tombent, se retournent, prennent feu, explosent par simple contact ou rencontre. Fischli et Weiss ont la gravité des enfants qui empilent des cubes les uns sur les autres jusqu'à ce qu'ils vacillent. Ils réalisent ainsi une figure en équilibre précaire. Ils font et défont les structures des significations. Ils bâtissent une entreprise burlesque qui touche tous ceux qui ont gardé une intimité avec leur enfance. Ils s'emploient à déconstruire le monde, pour nous inviter à le construire de nouveau, à le rêver. Le succès de ce film est donc à chercher dans ses multiples entrées : dans son caractère poétique à l'accent drolatique, et surtout métaphysique.
Un autre élément important réside dans le choix des « choses » en question. Par leur banalité, ces « choses » se définissent par leur matière que l'on peut classer, nommer et détailler selon un spectre extrêmement fin de propriétés physiques, optiques ou géologiques, auxquelles s'ajouterait, comme pour la rendre plus humaine, la gamme subtile des émotions issues de leurs multiples sensations. Un produit inflammable, naturellement, brûle en produisant de la fumée. L'unique justification de l'entreprise organisée par Fischli et Weiss serait que le spectateur se surprenne parfois à y reconnaître sa propre pensée, comme s'ils n'avaient fait que lui tendre un miroir où se réfléchirait son existence.
Cette leçon de (la) vie est aussi une vision du cinéma. Ce film est d'une paradoxale fécondité, où il y a toujours plus dans ce qui suit que dans ce qui précède. Parce qu'on y trouve plus de réalité dans l'effet que dans la cause. D'un gland sortira un chêne, d'un chêne une forêt. Ce système, également créateur de dramaturgie, produit par exemple chez Hitchcock une mécanique du suspense, où tout ce qui suit est déterminé par ce qui précède, de manière à réaliser, contre toute prévisibilité, ce qu'on n'aurait jamais imaginé possible. Du même coup, c'est le possible qui devient la mesure du réel. Le Cours des choses est donc un film sur la vie, ce qui explique et provoque cette empathie, cette participation émotive avec l'objet lui-même par le plus grand nombre. C'est un film qui désigne cet acte d'identification à l'autre qui permet de le comprendre. Voici, donc, une oeuvre d'art compréhensible par tous, une oeuvre spectaculaire (suspense) et initiatique, qui est une source de droit pour la connaissance de l'art.
Jean-Marc Chapoulie
> Der Lauf der Dinge, de Fischli et Weiss, est présenté dans le cadre de l'exposition Aller/Retour 2 : « Carte blanche à Fischli/Weiss », qui se tient du 23 avril au 16 juillet au Centre Culturel Suisse à Paris. Tél. 01 42 71 44 50 http://ccsparis.com. Une grande exposition de fischli & Weiss se tiendra également à la Tate Modern de Londres à partir du 18 octobre 2006. www.tate.org.uk
Jean-Marc Chapoulie Publié le 25-03-2006