mu.MEMORY DRONES - Portrait de Discipline
Poète multimédia évadé des sentiers des cinémixes et des productions expérimentales actuelles, Discipline publie un DVD musical intitulé Beyrouth, sur le label parisien Tigersushi.
Poète multimédia évadé des sentiers des cinémixes et des productions expérimentales actuelles, Discipline publie un DVD musical intitulé Beyrouth, sur le label parisien Tigersushi. De boucles narratives en cut-up mélodiques, cet alchimiste audiovisuel déguise des souvenirs de famille en un roman sonore à portée universelle.
On ne peut se contenter de qualifier Discipline de musicien, suite aux nombreuses performances vidéo-musicales dont il fut l'auteur ces deux dernières années et à la parution du coffret multimédia intitulé Beyrouth, (un DVD accompagné de deux 45 tours, présentant chacun une face « musicale » et une face gravée par le dessinateur Charles Berberian). Celui-ci échappe à toute expérience historique ou géographique - il ne s'agit plus d'évoquer cette ville « qui refuse de disparaître », mais une sorte de territoire d'origine qui réside au creux d'une mémoire réactualisée par Discipline. C'est du fait de ses origines libanaises que Joseph Ghosn s'est lancé dans l'élaboration de ce projet.
Les images proposées furent tournées en Super 8 par son père au début des années 1970, lors de réunions de famille, puis échantillonnées et montées par Discipline selon des techniques qui évoquent moins le cinéma - si ce n'est expérimental - que la musique et la littérature. De loops en cut-up, les effets produits par le montage de ces segments qui gravitent autour de la petite enfance confèrent un rythme à ces images anecdotiques. Parfois touchantes et ubuesques (le farfelu spectacle du petit Joseph, dont on vient de célébrer l'anniversaire, tentant désespérément de s'asseoir sur un camion en plastique peu statique), ces images sont par ailleurs chargées de symboles, telles ces longues scènes de baptême au cours desquelles les plans jusqu'alors serrés autour de sa famille sont élargis. Deux bandes-son sont proposées avec - ou pour - ces images, en collaboration avec K.I.M. (Joakim) : l'une, improvisée, fait appel à un Moog, un Fender Rhodes, des effets et des boucles électroniques ; l'autre fut composée sur ordinateur. Le propos de ces deux pièces n'est pas d'illustrer les images, ni de se contredire l'une l'autre. La musique se fait plutôt narratrice de cet étrange Bildungsroman tournant autour d'un petit personnage né de la dernière pluie, écartelé entre ses aspirations ludiques et curieuses et sa rencontre avec son environnement familial, social et religieux (un peu astreignant). En somme, cette musique raconte quelque chose de ces images, disposant d'un langage qui se dispense de bavardages et qui admet toutes les évocations que cette vidéo renferme. Beyrouth s'avère ainsi une belle illustration de l'idée d'OEuvre ouverte introduite par Umberto Eco, qui part du principe que toute oeuvre est « un message fondamentalement ambigu, une pluralité de signifiés qui coexistent en un seul signifiant ». Certains y entendront sans doute des références implicites aux guerres qui ont ravagé le pays (une tempête encore latente), d'autres verront là un geste politique ou simplement autobiographique.
Journaliste musical dans le civil, Joseph Ghosn, l'instigateur de Discipline - qui emprunte son nom à un single du groupe expérimental Throbbing Gristle -, explique que ses albums fonctionnent à la fois comme une illustration de ses critiques et de sa passion pour la musique sous toutes ses formes, mais aussi comme un hommage à ses héros (de Steve Reich au post-punk le plus hermétique). On peut ainsi percevoir quelques réminiscences reichiennes dans ces nappes sépulcrales qui hantent ces compositions rythmées par de sourdes pulsations et des superpositions de textures accidentées. Ses précédents opus sont ainsi hantés par ce que leur auteur appelle des drones, de sourds vrombissements qui évoluent d'un murmure à un bourdonnement rythmique, et forcent l'auditeur à s'intéresser au moindre détail, au moindre souffle perdu, toujours porteurs de sens. Difficilement assimilables à des oeuvres existantes, les compositions de Discipline se déploient dans une forme de minimalisme lent et progressif qui pourrait paraître sombre s'il n'était ponctué par des mélodies qui ont quelque chose à voir avec l'effleurement.
Un élément demeure cependant à l'écoute de ses différentes productions : la prégnance d'un univers pré-catastrophique. Ainsi, elles évoquent souvent les premiers actes des tragédies antiques, les drones y faisant en quelque sorte figure de messagers, conférant une dimension symbolique et universelle à ces titres qui, de Gospel à Beyrouth, se succèdent avec évidence.
Dorothée Smith
Dorothée SMITH Publié le 18-12-2006