th.Retour sur le festival « Il faut brûler pour briller » Performance organisationnelle


A Paris, du 13 au 19 avril derniers, quelque trente-cinq performers américains, allemands, belges, français, italiens, libanais... ont présenté une variété de formes performatives, transdisciplinaires. Entretien avec l'un des organisateurs, Youness Anzane


Serait-ce un genre nouveau de manifestation qui apparaîtrait avec le festival Il faut brûler pour briller ? Malgré une quasi-absence de moyens, et contre le malthusianisme des programmations dans les théâtres, deux personnes ont réussi, seules, ce tour de force de produire, entre le 13 et le 19 avril dernier, à Paris, quelque trente performances et à peu près autant d'artistes français, américains, allemands, autrichiens, libanais, belges ou italiens, pour donner un premier visage à cette « plateforme internationale ». Sous cet intitulé poétique d' « Il faut briller pour brûler » (du titre de l'autobiographie de John Giorno, auteur-performer américain proche de William Burroughs et du Velvet underground,) deux hommes, Youness Anzane (voir entretien ci-dessous) et Jérôme Pique, ont décidé de fédérer plusieurs lieux de travail artistique « alternatifs ».
Peut-être la liberté avec laquelle les deux organisateurs ont imaginé ce cadre leur vient-elle du fait qu'ils se situent du côté des artistes. Youness Anzane est interprète, parfois dramaturge (pour Jean Jourdheuil par exemple), et pilote aussi le lieu associatif Naxos Bobine à Paris, offrant aux artistes un espace de création et de représentation. Quant à Jérôme Pique, il travaille pour Jonah Boaker, un danseur issu de la compagnie de Merce Cunningham qui dirige un studio à New York (Chez Bushwick).
En tout et pour tout : un emprunt de 4000 € employés à offrir une « table d'hôte » aux artistes et des déplacements, une dizaine de bénévoles pour la logistique et la technique, un hébergement volontaire, du matériel prêté par le Théâtre de la Bastille et de studios de répétition mis à disposition par le Forum de Blanc-Mesnil ont suffi à mettre sur pied la manifestation. Un petit plus : le modeste soutien de plusieurs lieux d'art parallèles (Les Voûtes, Khiasma, l'Espace Eugène Baudouin, l'association Réseau 2000), et de lieux plus institutionnels (Studio-Théâtre de Vitry, Atelier de Paris Carolyn Carlson). Il faut brûler pour briller a donc pu se dérouler chaque soirée dans ces différents lieux, et plusieurs performances ont pu être jouées à chaque fois, presque toutes créées pour la circonstance.
Ce qui est à retenir, c'est le style informel de l'organisation. Parce qu'il a laissé se délivrer la force poétique des performances quelles qu'elles fussent. Certes, les performers invités étaient pour la plupart des artistes reconnus par ailleurs, des « interprètes qui ont de très beaux parcours » selon Youness Anzane, mais quelque chose se passait réellement, et passait... faisant trace... de manière singulière chaque soir. Une énergie commune circulait entre les participants, artistes ou spectateurs... Une énergie comme réactivée. Il faut brûler pour briller s'affirme comme un antidote aux divers empêchements à faire, ou aux rêves en grand qui écrasent les rêveurs... Pour les artistes, cela signifie « faire avec » (les moyens du bord), jouer avec la pauvreté, pour préserver leur mouvement propre, dans l'instant des jaillissements. Cet ensemble de performances laisse l'impression que frémit un nouveau genre de formes « tout terrain », purs gestes artistiques commis en soi...

Mari-Mai Corbel

Entretien avec Youness Anzane, réalisé le 20 avril 2007

Il me semble que plusieurs projets organisationnels, comme récemment Off Limit, voient le jour en ce moment, du côté des artistes. Sont-ils motivés par la pression d'un nombre croissant de projets atypiques qui se heurtent à la surdité des institutions ?
« Ce que j'ai remarqué, c'est l'accroissement de projets d'interprètes... Ces artistes, qui sont souvent instrumentalisés par des metteurs en scène ou des chorégraphes, cherchent à exister en dehors de ces périodes de travail... à ne pas s'isoler, à nourrir leur recherche sur leur art. L'interprète, on le sait, est dans la macération – dans la panse de l'animal qui digère son truc et qui a besoin de sortir des choses.

C'est peut-être aussi parce que l'académisme revient dans la majorité des spectacles programmés par les institutions. Les interprètes ne se retrouvent plus dans le travail qu'on leur demande, même s'ils savent s'y investir...
« D'une certaine manière, oui... Et quand un danseur, ou un comédien a un projet, il se heurte à des contraintes administratives décourageantes, comme constituer un dossier, une compagnie, attendre des réponses, etc. Puis il faut rencontrer des directeurs, et peut-être parvient-il à créer – enfin ! – mais dans des timings accélérés... Ces procédés ne conviennent pas aux interprètes qui conçoivent souvent des choses fragiles, liées à l'intime et à la corporéité, à la fois urgentes à faire et à réaliser tranquillement.

Comment avez-vous rassemblés cette constellation d'artistes aussi différents les uns des autres ?
« La plupart, nous les connaissions. Certains nous ont été présentés par des intermédiaires. Nous n'avons refusé presque personne. Nous n'avons demandé aucune note d'intention.

Les performances ont finalement été réalisées dans une confiance entière ?
« Performer, c'est acter ; ce n'est pas remplir un dossier. Je travaille comme ça depuis le début de Naxos. Ce qui m'intéresse, c'est d'expérimenter une anti-programmation. Je n'ai pas de cahier des charges esthétique, je fais seulement des rencontres. Il faut brûler pour briller étend cette tentative. Jérôme a apporté l'esprit américain : des temps d'organisations courts, une capacité à agir sur plusieurs sites en même temps. Je n'ai pas voulu communiquer non plus, hors le site internet, et rencontrer les tutelles – la DRAC, le ministère, l'ONDA, Culture-France, la Ville de Paris – pour les informer. Je voulais voir si des gens viendraient.

Et le public a été au rendez-vous. Un public attentif, et plein de gratitude au moment d'applaudir...
« Hormis le premier soir à Vitry-sur-Seine, oui. Et on a même vu venir des professionnels. Cela prouve que des impératifs de rentabilités brouillent souvent les choses. A rebours, la liberté qu'on s'est donnée nous a fait économiser du temps, et a peut-être même généré un nouvel engouement. Si tout s'est bien passé, c'est aussi grâce à un enchaînement de bonnes volontés... Et les gens sont restés, curieux, même s'ils avaient la possibilité de bouger, de partir.

Certaines propositions ont été reçues comme des chocs... et, en même temps, chacun pouvait vivre un rapport très personnel à l'art. Les identités nationales des artistes aussi perdaient de leur importance. Il me reste l'impression d'avoir traversé une multiplicité d'intensités, de pensées, alors qu'il n'y avait presque rien sur scène : une table, une lampe, du carton, de la craie...
« La misère ! L'arte povera...

Dans des lieux discrets, sans signalétique particulière (pas d'affiches, pas de programmes imprimés sauf à Khiasma), dans un rapport d'hospitalité mutuelle entre les lieux et Il faut brûler pour briller qui laissait s'épanouir des formes ébauchées ou plus développées, n'était-on pas au plus près de l'invention des formes ?
« J'ai besoin de retrouver les vrais lieux, pour faire se coordonner la chose et son espace. Les lieux ont une mémoire. Les lieux les plus rétifs ont été ces espaces que je qualifie de “disciplinaires”. Prévus pour des disciplines comme le théâtre et la danse, ils n'arrivent pas bien à s'ouvrir à du transdisciplinaire, à des formes au genre indéfinissable... Or, le système que nous mettons en place avec Jérôme Pique est coopératif. On cherche à mettre en place des collaborations, des invitations réciproques, à créer des possibilités de rencontres au sens fort. On est dans des logiques de don et de contre-don, de caisses communes. Et si nous sommes là aussi pour faire le lien avec les institutions, nous ne sommes pas une structure de production.

La prochaine édition ?
« J'aurais aimé que l'on se pose d'abord à Tunis, mais ce sera probablement à New York, en septembre prochain. »

Propos recueillis par Mari-Mai Corbel.


Chez Bushwick - Brooklyn (N-Y) "target="_blank">www.chezbushwick.net


NaxosBobine :www.naxosbobine.org


Khiasma:
www.khiasma.net


Studio theater :"target="_blank">www.studio-theatre-vitry.bleu.net

LesVoûtes : www.lesvoutes.org

Ateliers de Paris Carolyn Carlson : www.atelierdeparis.org
Espace d'art contemporain Eugène Baudoin : www.espacebeaudouin.com
Réseau 2000 : www.reseau2000.net
Il faut brûler pour briller s'est tenu du 13 au 19 avril derniers, avec au programme : Youness Anzane, Jérôme Pique et : Ami Garmon (Berlin) Christiane Hommelsheim (Berlin) Diane Busuttil (Berlin) Autriche Heekyung Cho (Vienne) Belgique Koen de Preter (Anvers) Alban Richard (Paris) Alexis Fichet/Nicolas Richard (Paris) Anne Roquigny (France) B. Lebacle/J. Drillet/Y.Anzane (Paris) Clément Victor (Paris) Diane Scott (Paris) Emma Morin (Paris) Gildas Veneau (Paris) Li ping Ting/Thierry Madiot (Paris) Maya Boquet (Paris) Meredith Glisson (Lyon) Nicola Rebeschini (Paris/Rome) Olivier Zol (Marseille) Pedro Pauwels (Paris) Philippe Quesne et ses amis (Paris) Serge Ricci (Paris) Thierry Madiot/Liping Ting (Paris) Vincent Thomasset (Paris) Wilfried Wendling/Hédi Tillette de CT (Paris) Xavier Baert (Paris) Yumi Fujitani (Paris Emily Logan Wexler (New York) Daniel Clifton (New York) Julia Jarcho (San Francisco) Jonah Bokaer (New York) Moving Theater (New York) LIBA N Lina Issa/Aitana Cordero (Beyrouth) Ali Cherri (Beyrouth), Ritta Baddoura/Daniel Balabane (Beyrouth).

Pour consulter le descriptif de chaque performance :
www.brulerpourbriller.com


Mari-Mai CORBEL Publié le 03-05-2007

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