th.Maria, à la folie "Oh! Oui...", d'Alexandra Fleischer et Joachim Latarjet.
Musique, théâtre, vidéo, patinage artistique et pharmacopée. A la Ménagerie de Verre, Alexandra Fleischer incarne la folie de Maria, entre humour et lucidité tranchante. Ou comment échapper à l'« embêtement blanc » de l'ordinaire.
Jeux de mains, jeux de vilains : il suffit que l'index et le pouce forment un couple de patineurs artistiques et entrent en compétition avec l'auriculaire et l'index pour que la raison, de guerre lasse, glisse sur l'éblouissante blancheur d'une piste fantasmée.
C'est ainsi que la folie vient à Maria - interprétée par la fantastique Alexandra Fleischer -, à l'heure où ses camarades de classe ne peuvent soupçonner sous la table de leur voisine, les enjeux de ces insolites Holiday on Ice. Maria est givrée et vaporise dans le vide du déodorant à la vanille. Il faut dire qu'il ne sent pas bon vivre quand les autres vous assènent du « pas normale » à tous les temps. Peut-être les lignes de vie tracées par les patins dans ses paumes gelées, augurent-elles aussi des desseins plus attrayants que l' « embêtement blanc » de l'ordinaire.
Maria est dérangée, dans l'ordre étroit des choses. Dans le chaos de délires et de souvenirs indissociés qu'elle nous livre, elle voit une logique qui n'appartient qu'à elle car comme elle le dit : « Un éléphant est un éléphant, un crocodile, un crocodile et moi je suis moi.» Compris ? Chacun sa particularité et comme l'annonce derechef Maria au médecin, elle n'est pas à l'hôpital pour se faire soigner. Face aux questions intrusives que lui pose d'ailleurs le psychiatre, Maria répond par un transfert à faire frémir le corps médical : une scène de volupté masturbatoire livrée sans suggestion avec une verve délurée, où les désirs les plus crus et la vitalité sexuelle de la « malade » peuvent inquiéter sur la petite santé de certains « bien portants ».
Quant aux « idées noires », telles les « différences » que l'uniformisation générale tend à mettre en joue, mieux vaut ne pas les exposer au grand jour, car elles se risqueraient alors vite à la « la précision chirurgicale » des traitements anti-dépresseurs.
Autant parler de « frappe chimique » pour les boîtes de médicaments qui jonchent le sol comme les débris témoins d'une guerre intérieure instrumentalisée par d'autres.
Sur des collages de textes de Fabien Béhar et Takehiro Irokawa, Maria déambule de sa drôle d'allure saccadée entre les aiguilles des horloges qui ne tournent pas rond, sur l'écran où se succèdent des projections (Stéphane Lavoix) au plus proche des siennes mentales.
Les compositions musicales de Joachim Latarjet - avec qui Alexandra Fleischer crée tous ses monologues -, et les lumières de Léandre Garcia-Lamolla qui auréolent l'actrice d'un halo psychédélique, participent au rythme séquencé des différents espaces mentaux parcourus.
Oh ! Oui... réussit à nous garder du nauséeux binôme qui fait recette (exhibitionnisme/voyeurisme), ou d'une fascination pour la folie aux relents de snobisme.
Ce « théâtre musical », via le paysage intérieur de Maria qui ouvre des mondes inouïs où la souffrance n'est pas évincée, mène à ces états de lucidité aiguë et de maniement incisif des paradoxes qui dans l'abandon des codes, du jugement et du regard extérieurs, aboutissent à des vérités essentielles de l'existence.
Oh ! Oui...,Théâtre musical, conception et réalisation de Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer, était présenté du 30 mars au 3 avril 2004 à la Ménagerie de Verre, à Paris.
Cécile FAGGIANO Publié le 08-04-2004