03/02 > 09/02/2010 - CINÉMA L'ECRAN Filmer l’invisible 10e édition du festival Est-ce ainsi que les hommes vivent ? à Saint-Denis
Dieu, diable, croyance et athéisme sont au c½ur de la 10e édition du festival Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, à Saint-Denis. Sous-titré pour l’occasion « Voir l’invisible », le festival cherche à mettre à jour « ce qui se cache entre les images ».
Le cinéma n’est qu’une vaste illusion. Qui peut voir défiler cet assemblage de plans fixes là où il ne perçoit que des images en mouvement ? Il faudrait être le diable aujourd’hui pour défier le cinématographe ou devenir son fidèle. La création cinématographique impose un démiurge donnant à voir une image du réel en mouvement, comme un prolongement à l’immobilité de la peinture, l’imaginaire de la littérature, l’espace-temps du théâtre. Le créateur bouleverse la représentation de l’image, obsédé par une question : comment donner à voir l’Invisible ? Le cinéaste, lui, le convoque.
Imaginer l’invisible Qui pouvait croire qu’une invention jugée diabolique à sa naissance puisse donner une force sublime à la religion alors que la peinture et la musique semblaient maîtresses dans cet art ? Après avoir questionné la crise des médias, la sexualité de la politique ou la Black Révolution, le festival Est ce ainsi que les hommes vivent ? s’intéresse pour sa dixième édition à « la dimension mystique et religieuse de l’homme » pour « voir ce qui se cache entre les images ». Ambitieux sujet, « inévitable » selon Rebecca de Pas, programmatrice de l’événement.
Voir l’invisible, donc. Mais comment s’y prendre ? Peut-être en songeant aux propos du cinéaste Eric Rohmer qui disait : « Il est beaucoup plus intéressant de susciter l’invisible que d’essayer en vain de voir l’invisible. » Il n’y a rien de mieux qu’un cinéaste pour éclairer notre vision. Même si, selon le réalisateur Vincent Dieutre, « l’art a toujours eu une dimension métaphysique ». Comment travailler sur quelque chose d’aussi abstrait que l’amour de Dieu ?, se questionne le cinéaste Bruno Dumont. Puisque personne ne peut affirmer avoir vu l’invisible, le cinéaste l’imagine, sous toutes ses formes, sous tous les angles, sans complaisance ni frontières. Et la programmation de ce festival le prouve. Croyant ou mystique, le réalisateur voyage entre Ciel et Terre, Terre et Ciel, sans savoir où poser le pied. Tous inventent un monde tel un grand Voyant ou au contraire, défie Dieu en cherchant le Diable. Le Mal a donc sa place dans la programmation, à juste titre, souligne le réalisateur d’Hadewijch, puisque « la vraie mystique vous montre que le Mal est imbriqué dans le Bien ».
En somme, le cinéaste se pose des questions. Par là même, n’admet-il pas son athéisme ? Dans son documentaire Pork and Milk, Valérie Mrejen souligne qu’en hébreu, devenir religieux, c’est se tourner vers la réponse tandis que quitter la religion, c’est aller vers les questions. Face caméra, elle recueille l’histoire de juifs ultra orthodoxes devenus laïques. Pour traduire l’Invisible, elle « voulai(t) quelque chose de frontal », des plans fixes, une caméra subjective, pour mieux se focaliser sur le vécu de ses personnages. Ce procédé répond à celui du film Jesus Tu sais où des catholiques se confessent devant la caméra de U. Seidl et avouent parfois l’inavouable. Tout invisible a donc sa place et sa forme, le tout et son contraire.
Le festival présente soixante-dix films venus d’horizons divers où viennent se mêler la comédie, le documentaire, la fiction, l’autobiographie, le polythéisme ou le monothéisme, le moralisme ou le blasphème, la satire ou la comédie. Certaines fois, il est question de reconstituer un épisode biblique, d’autres, de s’en affranchir. Pourtant, le cinéma classique soulève un vrai débat : faut-il tirer son scénario de la Bible pour faire une ½uvre inspirée de Dieu ? L’éminent critique Henri Agel écrit : « Non, la spiritualité n’est pas attachée au sujet », et poursuit : « Le cinéma serait un moyen d’expression du spirituel mais pas un simple véhicule du spirituel. » Tandis que Bruno Dumont propose une autre alternative : « Ne plus parler de Dieu ni de son théâtre », ce qui constitue pour lui une nouvelle manière d’« évoquer l’Invisible », en tant qu’absence.
Palper l’intouchable Les cinéastes ironisent, enquêtent, testent, qu’ils soient croyants, déistes, athées, agnostiques, sceptiques ou libres penseurs. Après tout, faut-il croire pour filmer l’Invisible ? Rebecca de Pas et Vincent Dieutre vivent le cinéma comme un rituel. Pour la première, en tant que spectatrice, « le cinéma peut se vivre comme une sorte d’attente de la révélation sur l’écran », tandis que le réalisateur s’en imprègne : « Le tournage est pour moi un rituel où j’engage mon corps. » Ce thème s’impose d’emblée dans la programmation. Mue par le désir d’une connaissance du prochain, le documentaire apparaît comme une sorte de rituel, un passage obligé pour saisir l’Invisible, tenter de palper via la rétine l’intouchable tout en s’éloignant d’une simple fascination exotique. Des cérémonies vaudou (Divine Horsemen) à celles susceptibles de communiquer avec le Diable (Lucifer Rising) en passant par d’étranges pratiques religieuses russes (Bells FromThe Deep) à un épisode de vie des prêtres d’Haouka en Afrique Noire, les rituels intriguent l’esprit curieux du créateur.
N’allons pas pour autant croire que le créateur n’est alors qu’un spectateur de la vie réelle. Il donne à voir autre chose et invite celui qui le regarde à aller chercher derrière les images. « L’image filmée n’est qu’un véhicule pour voir autre chose », précise Bruno Dumont. Il perce l’Invisible, sort de l’ombre les mensonges et jette la lumière sur l’extrême vilenie des hommes. Car la religion a ses charlatans. Le petit Marjoe célébrait déjà des mariages du haut de ses quatre ans. Un envoyé de Dieu ? Non, un manipulateur, qui plus est athée. Le cinéma soulève le voile et dévoile la vérité. Que ce soit la valeur mercantile de la religion (Elmer Gantry, Le Charlatan), ou la critique de ses institutions (Flavia, Le Couvent de la Bête Sacrée).
Dans un mélange savant entre un cinéma classique et expérimental, la programmatrice de Voir l’invisible n’en oublie pas un peu de « rock’n’roll ». Quand Avi Mograbi filme des juifs ultra orthodoxes dansant sur du rock, Danielle Huillet et Jean- Marie Straub réinventent l’opéra Moïse et Aaron, tandis que Kenneth Anger utilise une composition de Mick Jagger pour une invitation à un rituel psychédélique. Les formes du sacré explosent.
Aucun de ces films ne cherche à donner une leçon de morale. Si la présence de la mort obsède certains, elle n’est là que pour informer la vie que l’art déjoue en devenant immortel. Oui, l’art défie Dieu. Si pour Bruno Dumont, « quand on filme un visage, on filme l’infini », alors rappelons-nous les traits de la Falconetti de Dreyer, image éternelle, immortelle. Et puis souvenons-nous aussi des propos de Salman Rushdie : « Je suis athée mais je ne crois pas que les mystiques mentent. »
>Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Voir l’invisible, du 3 au 9 février au cinéma l’Ecran Saint-Denis.
Crédits photos : Une : Théorème de Pier Paolo Pasolini. Article : Le Prédicateur de Robert Duvall.