L'Italie à la dérive

Condamnation culturelle

Les nazis bannissaient l'«art dégénéré». Aujourd'hui, un secrétaire d'État du gouvernement Berlusconi qualifie l'art contemporain d'«excrémentiel». Ces déclarations s'inscrivent dans une dérive fasciste qu'opère le Premier ministre italien.

« J'ai l'impression que l'Italie va à la dérive. Et à cette dérive politique, représentée par un gouvernement à fort pourcentage d'ex-fascistes et par un Premier ministre à la tête d'un empire économique dont la provenance n'a jamais été révélée, propriétaire de presque toute l'information italienne, s'ajoute une dérive idéologique. » L'écrivain Antonio Tabucchi tirait ainsi la sonnette d'alarme, en octobre dernier, dans les pages de L'Unita 1 ; fustigeant notamment une phrase pour le moins ambiguë du président de la République italienne, Carlo Azeglio Ciampi. Lors d'une cérémonie sur la résistance antifasciste, dans un village proche de Bologne, insistant sur l'« importance de la valeur de l'unité de l'Italie », M. Ciampi s'était laissé aller à dire que cette « unité » était « le sentiment qui anima nombre de jeunes gens qui firent alors des choix différents [de ceux de la résistance] et qui les firent en croyant servir d'égale façon l'honneur de la patrie ». Antonio Tabucchi y aura lu une claire allusion aux fascistes nazis de la république de Salo, qui en 1943 « se rangèrent militairement du côté de Mussolini et de Hitler après la reddition de l'Italie ».

La malencontreuse « petite phrase » du président Ciampi n'est hélas qu'un signe parmi d'autres d'une « dérive » italienne dont chaque semaine apporte en effet son lot de nouvelles particulièrement inquiétantes. Le sommet du G8 à Gênes, marqué par l'extrême violence de la répression policière et militaire 2, aura sans doute constitué la partie la plus visible d'un totalitarisme naissant, qui commence à dépecer une à une les plus élémentaires des valeurs démocratiques. La constitution du gouvernement Berlusconi, copieusement ouvert aux postfascistes d'Alliance nationale (à commencer par Gianfranco Fini, vice-président du Conseil) et aux sécessionnistes de la Ligue du Nord (Umberto Bossi, ministre des Réformes institutionnelles !), ne laissait évidemment augurer rien de bon.

Loin de constituer une « gaffe », les déclarations de Silvio Berlusconi sur la « supériorité de l'Occident » sonnaient au contraire la charge d'une sémantique de nature fasciste ; de même que la manifestation de soutien aux États-Unis, organisée à Rome le 10 novembre sur la Piazza del Popolo, reprenait sciemment en l'actualisant l'imagerie des grandes parades mussoliniennes 3. Et derrière ces « effets de manche », sur fond de guerre et de mobilisation antiterroriste, le parlement italien légifère à tour de bras. Après le vote d'une loi sur l'immigration en septembre (la plus restrictive de toute l'Union européenne), et avant la présentation d'une loi pour faciliter le droit de licenciement, en novembre, les députés de Forza Italia et leurs alliés ont multiplié d'inquiétantes dispositions législatives : entraves à l'activité des coopératives et aux droits syndicaux, détaxation dans l'héritage des grands patrimoines, amnistie rétroactive pour les auteurs de faux bilans, autorisation de rapatriement de capitaux exportés clandestinement, sans la moindre garantie sur l'origine de ces fonds, etc. Sur ces deux derniers points, pour servir ses intérêts particuliers 4, Silvio Berlusconi légalise ainsi la possibilité de blanchiment d'argent sale. Et en coulisse, le travail de la justice est sérieusement entravé : tandis qu'un décret restreint l'assistance judiciaire internationale 5, le ministre de l'Intérieur décide de retirer leurs escortes policières aux juges antimafia, et le sous-secrétaire d'État à l'Intérieur, Carlo Taormina, par ailleurs avocat d'anciens nazis et de parrains mafieux, souhaite envoyer en prison ces mêmes juges, trop curieux à son goût sur les affaires de Berlusconi 6 !

On a failli oublier au passage cette anodine petite information : à Bologne, le député Fabio Garagnani, député Forza Italia, a mis à disposition des parents d'élèves un « numéro vert » pour dénoncer les enseignants qui exprimeraient des opinions contraires au gouvernement italien, aux États-Unis ou à la guerre en Afghanistan.

Sur ce terrain particulièrement nauséabond, on en viendrait presque à s'excuser de parler de ce qui touche à la culture ! C'est pourtant dans ce domaine que les attaques sont à la fois les plus insidieuses et les plus frontales. Si la presse internationale a largement commenté le projet de privatisation des systèmes de gestion des musées italiens 7 ; d'autres informations sont passées quasi inaperçues. Qui a entendu parler de la « démission subite » de Vittorio Bo, administrateur délégué et directeur général de la prestigieuse maison d'édition Einaudi ? Ce n'est pourtant pas n'importe quoi, Einaudi : un « véritable laboratoire culturel de la gauche ». Cette maison d'édition a été fondée en 1933 par Giulio Einaudi, farouche adversaire du fascisme puis de la Démocratie chrétienne. Au « catalogue» d'Einaudi : Cesare Pavese, Italo Calvino, Primo Levi, Elsa Morante, Leonardo Sciascia... Excusez du peu ! Il se trouve que, depuis 1991, Einaudi était dirigée par Vittorio Bo, neveu du grand critique italien Carlo Bo. Hélas, Vittorio Bo a fait entrer en 1994 le loup dans la bergerie. Cette année-là, en effet, Einaudi a été absorbée par Mondadori, contrôlé par la holding de Silvio Berlusconi. Sept ans plus tard, Vittorio Bo annonce brusquement son départ, officiellement motivé par de « graves raisons personnelles et de santé ». Selon le quotidien La Stampa, Vittorio Bo souffrirait d' « une forme de dépression ». Une dépression « berlusconienne », peut-être, avec intimidations et menaces en sous-main ?... Les fascistes ont toujours su qu'ils devaient d'abord « gagner la guerre des idées » avant de sortir les chemises noires et de mettre tout le monde au pas de l'oie. Einaudi, rentrée dans le rang berlusconien, est aujourd'hui aux mains d'un dirigeant de Mondadori, un certain Gian Arturo Ferrari. À quand un autodafé de Si c'est un homme (Primo Levi) et des Fables de la dictature (Leonardo Sciascia) ?

Plus grave encore : Vittorio Sgarbi, sous-secrétaire d'État aux Biens culturels, est connu en Italie pour ses provocations à l'emporte-pièce. Tout récemment encore, il s'en est pris aux objecteurs de conscience, qu'il a qualifiés lors d'une émission télévisée (Les hyènes !) de « pédés pistonnés » (culattoni raccomandati). C'est dire l'élégance du personnage ! En août dernier, Vittorio Sgarbi avait dans le collimateur le centre d'art Luigi Pecci, l'un des meilleurs lieux italiens en matière d'art contemporain, situé en Toscane,

à Prato 8. Les propos de Vittorio Sgarbi sont terrifiants : « Le centre pour l'art contemporain Luigi Pecci ? Une décharge. Son directeur, Bruno Corà ? Un

« excrémentiel ». (...) Je remercie le ciel qu'il existe un lieu où se trouvent toutes les horreurs du XXe siècle. Il faut bien qu'il y ait une décharge, une infirmerie, des toilettes, dans la grande demeure de l'art. Et bien, Pecci, avec le musée de Rivoli, s'occupe de ça, de l'art contemporain excrémentiel » 9. Les réactions dans la presse italienne et dans la communauté internationale, à de très rares exceptions près, ont brillé par leur absence. On peut donc aujourd'hui, dans l'Europe démocratique du XXIe siècle naissant, avoir une position officielle et reprendre en substance l'argumentaire nazi sur l'« art dégénéré » en toute impunité ! Lorsque l'on sait que Vittorio Sgarbi est aujourd'hui directement en charge des plus importantes institutions artistiques italiennes (dont la Biennale de Venise), on peut craindre le pire...

Certes, une pétition circule en Italie et en Europe, demandant au ministre italien des Biens culturels, Giuliano Urbani, de désavouer son secrétaire d'État 10. Cette initiative a, hélas, fort peu de chance d'aboutir. Car Giuliano Urbani n'est pas n'importe qui. Ce professeur d'économie politique fait en effet partie de la garde rapprochée de Silvio Berlusconi. Ministre de la Fonction publique et des Affaires régionales dans le premier gouvernement Berlusconi, il a été le stratège et l'auteur du programme institutionnel de Forza Italia. Giuliano Urbani a même été de ceux qui, dans le secret des bureaux de Fininvest (la holding financière de Berlusconi), ont mis sur pied le lancement de Forza Italia en imaginant le « projet Botticelli », qui consistait à transformer certains cadres supérieurs de l'entreprise de Berlusconi en dirigeants du futur parti politique. Le maître d'œuvre de ce projet était un certain Marcello Dell'Ultri, condamné depuis, en 1999, à plus de trois ans de prison pour fraude fiscale, et déchu de son passeport et de son droit de vote !

On apprend ce genre de détails dans le livre d'Elio Veltri et Marco Travaglio, L'Odeur de l'argent 11. Un ouvrage à la fois passionnant et terrifiant : les collusions de l'entourage direct de Silvio Berlusconi avec la mafia y sont crûment exposées, et elles ne datent pas d'hier ! Les auteurs ont retrouvé un témoignage du juge Paolo Borsellino (assassiné par la mafia) qui avait mis à jour les rapports étroits, au début des années 70, entre Silvio Berlusconi et Vittorio Mangano, l'un des trafiquants de drogue les plus importants de Cosa Nostra 12. La fortune de Silvio Berlusconi s'est constituée dans ces eaux troubles ; d'abord au début des années 70, en pleine activité de la loge P2, puis dans les années 80, sous la bienveillance du socialiste Bettino Craxi 13 qui fit modifier la législation italienne pour permettre à Berlusconi la constitution de son empire audiovisuel. Reste que l'origine de la colossale fortune de Silvio Berlusconi 14 demeure en grande partie obscure. Plusieurs centaines de milliards de lires ont ainsi, pour les seules années 70, transité dans la trentaine de holdings de Berlusconi, dont la capitalisation était effectuée en liquide, sans aucune mention de l'origine des fonds ainsi réunis !

Plus grave encore, Elio Veltri et Marco Travaglio laissent clairement entendre, documents judiciaires à l'appui, que la création de Forza Italia résulte d'un accord entre le groupe financier de Silvio Berlusconi et Salvatore Riina, le boss de la Mafia ! De fait, le lancement de Forza Italia a été étrangement précédé, en Italie même, de plusieurs attentats spectaculaires. En 1999, dans son réquisitoire lors du procès des assassinats des juges Paolo Borsellino et Giovanni Falcone, le représentant du ministère public, Luca Tescaroli, indique ainsi : « Nous pouvons affirmer avec certitude que l'organisation dénommée Cosa Nostra est un acteur criminel qui, à partir des années 1991 et 1992 surtout, a joué un rôle non négligeable dans le domaine politique et institutionnel du pays (...) Ces actions ont exercé une profonde influence sur la vie démocratique du pays (...) » avec « une stratégie de déstabilisation renforcée par des acteurs extérieurs (...) » qui favorisait la naissance de « centres de pouvoir jugés plus conformes à certains intérêts privés ».

Fermez le ban ! Le livre de Veltri et Travaglio s'achève sur la liste, édifiante, des procès et enquêtes préliminaires engagés ces dernières années contre Berlusconi : faux témoignage sur la loge P2 (couvert par l'amnistie), financement illégal de partis politiques, fraude fiscale, corruption de magistrats, complicité d'attentats...

Dans les résolutions du Parlement européen et du Conseil de l'Europe, on peut lire que la corruption « mine le fonctionnement de tout système démocratique ». Mais quelles sont les voix, aujourd'hui en Europe, qui s'inquiètent de cette dérive mafieuse et fasciste de l'Italie qu'incarne Silvio Berlusconi ? Or « Il Cavaliere » est en train de réaliser ce que d'autres ont rêvé avant lui : l'alliance du libéralisme le plus arrogant avec l'arrogance la plus liberticide. Mais voilà, lors du sommet franco-italien de Périgueux (28 novembre 2001), Jacques Chirac a qualifié l'Italie de « grande démocratie qui est source d'inspiration en Europe : l'Italie et la France ont, à l'évidence, une version commune des affaires ». Les déclarations vertueuses de la Communauté européenne, au moment de la montée en puissance de Haider en Autriche, semblent appartenir à la préhistoire ! Dans ce contexte, les propos d'un sous-secrétaire d'État aux Biens culturels sur l'« art excrémentiel » ne vont tout de même pas venir gâcher la grande fête du passage à l'euro...

Au fait, aux dernières nouvelles, Guido Costa, maire (Alliance nationale) de Tremestieri Etneo, vient de décider de baptiser l'une des rues principales de cette petite ville sicilienne « Via Benito Mussolini » 15. Seule réaction à ce jour : pour Shimon Samuels, directeur des relations internationales du centre Simon Wiesenthal, « une telle initiative n'est pas seulement une offense aux victimes du fascisme italien, c'est de plus un encouragement à tous les groupes néonazis en Europe ». Aucune autre réaction à ce jour. L'Europe se tait. Qui ne dit mot consent.

3 décembre 2001

1. Le texte d'Antonio Tabucchi, initialement publié dans L'Unita, est paru en français dans les pages Horizons-Débats du Monde, sous le titre «Italie, les fantômes du fascisme» (20 octobre 2001).

2. Lire à ce propos le terrifiant témoignage de Valérie Vie, publié dans L'Humanité du 27 novembre 2001. (http://www.humanite.presse.fr/journal/2001/2001-11/2001-11-27/2001-11-27-051.html )

3. Un important cordon policier avait été déployé autour de la Piazza del Poppolo. Pendant ce temps, plusieurs dizaines de milliers de manifestants défilaient dans toute l'Italie pour protester contre la guerre en Afghanistan. Aucune chaîne de télévision n'en a rendu compte.

4. La société Fininvest de Silvio Berlusconi est ainsi au cœur de trois procès différents portant sur des faux bilans ayant permis de dissimuler des caisses noires. Cf. entretien avec Elio Veltri et Marco Travaglio, Le Nouvel Observateur, 22-28 novembre 2001. La Stampa peut ainsi écrire : «Pour la première fois dans l'histoire de l'Italie républicaine, on assiste à un gouvernement représentant les intérêts d'une classe et d'une personne». Cité par Danielle Rouard, dans un article du Monde, 30 novembre 2001.

5. Selon Pietro Folena, secrétaire du Comité des maires démocrates-sociaux, ces dispositions «servent aujourd'hui au boss Prudentino, l'un des chefs de la contrebande de cigarettes, défendu voici peu de temps encore par le secrétaire d'État Taormina [avocat de profession]. Et demain ? La mafia peut remercier Taormina. Elle n'existe tout simplement pas. Elle est une invention de la propagande communiste !». Lire par ailleurs «Berlusconi, honte de l'Europe», un texte de Jean de Maillard, magistrat, in Libération, pages Rebonds, 5 décembre 2001.

6. Bonne nouvelle ! Carlo Taormina a finalement été contraint, mardi 4 décembre, à présenter sa démission, non sans souhaiter en partant que «son sacrifice» facilite le travail du gouvernement pour «restituer aux citoyens la pleine confiance dans la vraie justice».

7. Giuliano Urbani et Vittorio Sgarbi avaient rédigé un projet de loi pour confier à des partenaires privés la gestion des musées et sites archéologiques italiens. Devant les protestations des directeurs des plus grands musées du monde, le gouvernement italien a accepté, le 27 novembre dernier, un amendement «réduisant» à la gestion privée les seuls services destinés à l'«accueil du public et à la valorisation du patrimoine».

8. Le Centre d'art Luigi Pecci, dirigé par Bruno Cora, exposait cet été une grande rétrospective Jannis Kounellis. Jusqu'au 6 janvier, le centre Luigi Pecci consacre une exposition à l'art contemporain au Japon. www.comune.prato.it/pecci

9. La Nazione, Samedi 11 août 2001.

10. Mouvement a relayé, dès le moins d'octobre, cette pétition sur le site Internet de la revue, www.mouvement.net. Pour signer la pétition : letteraaperta1@ hotmail.com.

11. Elio Veltri et Marco Travaglio, L'Odeur de l'argent, éditions Fayard, octobre 2001, 360 pages, 21,10 €. Ce livre est paru en Italie en février 2001, trois mois avant les élections législatives. Elio Veltri est un député italien membre de la commission antimafia et justice ; Marco Travaglio, journaliste, écrit pour La Repubblica et la revue Micromega.

12. Vittorio Mangano avait été engagé comme palefrenier par Berlusconi dans sa villa d'Arcore : 147 pièces et une écurie. Mais les «chevaux» dont s'occupait Vittorio Mangano ne sont pas uniquement des équidés : dans le langage de la mafia, des «chevaux» sont aussi des lots de drogue, notamment d'héroïne.

13. Avec Andreotti et Forlani, Craxi était l'un des hommes politiques influents qui négociaient les pots-de-vin pour le parti socialiste italien et la Démocratie chrétienne.

14. Cette fortune, évaluée à 30 000 milliards de lires, en fait l'homme le plus riche de toute l'Italie.

15. Agence Reuters, Rome, 22 novembre 2001.





(Lire sur notre site : http://www.mouvement.net/index.php?idStarter=531)

Artiste(s) :
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Silvio BERLUSCONI personnage politique
Vittorio SGARBI personnage politique

Publié le 01/01/2002 00:00

Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)