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Anthropophagie zombie

Un texte de Suely Rolnick

Chapeau : Suely Rolnik s’appuie sur le mythe fondateur de l’anthropophagie non seulement pour analyser les modes de construction de la subjectivité brésilienne contemporaine, mais aussi pour mettre en lumière le fonctionnement du néo-capitalisme mondialisé.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Suely ROLNIK critique d'art
Toni NEGRI philosophe
Suely ROLNIK rédacteur

Texte : Biographie : Suely Rolnik travaille et vit à São Paulo. Psychanalyste et critique d’art, elle a publié de nombreux essais dans des revues et des catalogues, donne fréquemment des conférences en Europe et aux Etats-Unis et donne un cours de doctorat sur la « subjectivité contemporaine » à l’université de São Paulo. Elle est l’auteur, avec Félix Guattari, de Micropolitics : Cartographies of desire (1986, pour l’édition brésilienne), et la traductrice de Mille Plateaux (vol. III & IV) de G. Deleuze et F. Guattari.

Scène 1 – Des Indiens caetes dansent autour d’un chaudron dans lequel cuisent à feu vif les morceaux du corps du premier évêque brésilien. Au préalable, le navire de Bispo Sardinha (l’évêque Sardine) avait fait naufrage sur le territoire récemment conquis. Et l’évêque venait y célébrer les débuts de la conversion de la population indigène par l’Eglise portugaise. Il fut dévoré, ainsi que les quatre-vingt-dix membres d’équipage qui l’accompagnaient. Cet épisode est fondateur dans l’histoire de la conversion au Brésil, conversion dont l’objectif consistait à poser les bases subjectives et culturelles permettant la colonisation du pays par le Portugal.(1)

Scène 2 – Un aventurier allemand, Hans Staden(2), a été capturé par les Indiens tupinambas, qui s’apprêtent à le tuer et à le transformer en plat de résistance goûteux, pour le régal de tous. Toutefois, le moment venu, les indigènes décident de se passer de ce festin : ils considèrent que sa chair doit être dépourvue des savoureux sucs du courage. L’évidente lâcheté de l’étranger avait anéanti tout désir de le dévorer et, à cette occasion, l’appétit anthropophage des indigènes resta sur sa faim. Le récit de cette aventure rapportée par Staden en personne est un texte fondateur de la littérature de voyage au Brésil durant l’époque coloniale.

Ces deux histoires constituent les récits les plus célèbres concernant les banquets anthropophagiques pratiqués par les indigènes pour se protéger des Européens venus exploiter leurs terres. Elles occupent une place à part dans l’imaginaire des Brésiliens et illustrent la politique de la relation à l’autre et à sa culture, et plus particulièrement à l’autre en tant que prédateur de ses propres ressources, qu’elles soient matérielles, culturelles ou subjectives (par exemple : la force de travail).
Dans les années 1930, l’avant-garde moderniste de São Paulo ranima le mythe et lui conféra une place de choix dans l’imaginaire culturel, en extrapolant le sens littéral donné à l’acte de dévoration pratiqué par les Indiens. Connue sous le nom de Mouvement anthropophagique, cette avant-garde emprunta la formule éthique du rapport à l’autre et à sa culture qui présidait à ce rituel et la transposa à l’ensemble de la société brésilienne, établissant ainsi ce qu’elle considérait comme son mode singulier de résistance et de création.
Quel sont les éléments constitutifs de cette formule ? L’autre doit être dévoré ou libéré. Mais on ne dévore pas n’importe qui. Il s’agit d’évaluer la manière dont l’autre affecte le corps dans sa puissance vitale : la règle consiste ici à s’éloigner de ceux qui l’affaibliraient et à se rapprocher de ceux dont la proximité l’intensifierait. Dès lors que la décision est prise de se rapprocher, il faut se laisser affecter physiquement (et cela, autant que possible), absorber l’autre en tant que présence vivante, l’absorber dans le corps, afin que des particules de sa différence admirée et désirée soient intégrées à la chimie de l’âme, de manière à promouvoir le raffinement, l’expansion et le devenir de celle-ci.

1. Le navire Nossa Senhora da Ajuda, qui transportait l’évêque Pedro Fernandes de Sardinha et un équipage de quatre-vingt-dix hommes, fut coulé près de Coruripe (dans l’Etat actuel d’Alagoas) le 16 juin 1556. En représailles, les Indiens furent exterminés au cours de cinq années de combats, sur décision du gouvernement portugais et avec le soutien de l’Eglise. Malgré l’existence de versions contradictoires sur le véritable déroulement des événements, la thèse du « banquet » est accréditée par des documents historiques, ainsi que des lettres rédigées par des Jésuites.
2. Aventurier, Hans Staden fit naufrage au large de la côte d’Itanhaem (l’Etat actuel de São Paulo) en 1554. Ses écrits eurent une influence considérable sur les écrivains de voyage des XVIe et XVIIe siècles.




Date de publication : 23/09/2005


Mots-clés : Brésil, culture, capitalisme, histoire
Inséré le : 22/12/2005 00:00
Thèmes : Brésil,