Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Métamorphose de la présence

Carlotta Ikeda, "Zarathoustra Variations"

Chapeau : Dans le cadre du festival Faits d’Hiver à Paris, la danseuse et chorégraphe de Butô Carlotta Ikeda reprend, 25 ans après sa création au Carré Silvia Monfort, le spectacle qui la fit connaître en France. Et dans un livre de photographies, Laurencine Lot célèbre cette danseuse d’exception.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2006

Carlotta Ikeda chorégraphe-interprète
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur

du 12/01/2006 00:00 au 02/02/2006 00:00
Paris 75006 France (Ile-de-France)



Texte : […] « J’étais à l’université de Tokyo, j’avais appris la danse, travaillé la technique classique, qui reste la base pour connaître son corps, mais je me trouvais devant un mur. En voyant Hijikata dans les années 1970, j’ai su que j’avais la solution pour traverser le mur »(1), confie celle qui est devenue Carlotta Ikeda, se choisissant comme second prénom, celui de Carlotta Grisi, célèbre danseuse de la fin du XIXe siècle. Y aurait-il, par-delà les différences de culture et les époques, en surplomb de styles aussi opposés que peuvent l’être ceux du ballet romantique et du Butô, un certain absolu de la danse ? Il faut le croire…
Les premiers spectacles de Tatsumi Hijikata étaient inspirés par des textes de Genêt, Lautréamont, le marquis de Sade… Autant dire que le Butô est né dans une odeur de soufre. Ce « théâtre de la révulsion, de la convulsion, de la répulsion », que tourmentent « des corps recroquevillés, larvaires, tordus, électriques, immobiles » (selon les mots de Jean Baudrillard), aura été le laboratoire contestataire, volontairement marginal, d’une société japonaise en pleine mutation, marquée par la seconde guerre mondiale et la terrible secousse de Hiroshima. […]
Le Butô, à vrai dire, a toujours cultivé la métamorphose comme essence de l’Etre. Le corps est à la fois humain et animal, minéral et végétal, nouveau-né et mourant, obscur et lumineux. La danse est un voyage intérieur à travers différentes épaisseurs de temps et d’espace. « Nous pouvons trouver notre réalité cachée, comme si nous vivions notre vie et notre mort au même moment », disait Hijikata, qui ajoutait : « Il faut vivre avec les morts, les inviter tout près de nos corps. » Lisière, porosité : le maquillage blanc des corps du Butô dessine cette surface neutre, qui abstrait le corps réel, dé-personnalise ses affects, et en fait la page blanche où vie et mort, présence et absence, échangent leurs densités. Le visage devient un masque, malléable à merci, que traversent toutes sortes de figures, comme des nuages dans un ciel changeant. De l’interprète-fétiche de Tatsumi Hijikata, Yoko Ashikawa, un critique japonais écrivait : « Elle est capable de se métamorphoser en une figurine de cire, en marbre, en terre, en insecte, démon, sorcière, chien, bébé, cadavre. Son sourire est le sourire d’un fantôme, d’une vieille femme, d’une poupée, d’une pierre, d’une jeune fille, d’un vent ; la solitude d’une âme lorsque toutes les créatures se sont tues devant le mystère de l’existence, le tremblement du néant de celui pour qui le sourire est la seule résistance possible. » Et Hijikata donnait à ces expressions du visage le nom de « Hito-gata », qui désigne au Japon de petites figurines en papier plié dont on se sert pour conjurer les dieux.
Qui a vu danser Carlotta Ikeda sait à quel point de raffinement elle maîtrise cet art de la métamorphose qu’elle rend à la fois visible et imperceptible, dilatant le temps de la vision dans une « lenteur du geste qui permet toutes les interprétations » (Paul Claudel). Tremblement du néant ? « La transformation idéale serait de devenir ce qui n’existe pas, et pour devenir rien il faut se transformer en toutes choses », dit Ko Murobushi, alter ego en chorégraphie de Carlotta Ikeda. La métamorphose dont on parle ici n’est pas celle de l’histrion, apte à mimer en les caricaturant des caractères expressifs. Elle est, chez Carlotta Ikeda, fluctuation d’états intérieurs, qui engagent le corps tout entier. Contrairement à la danse occidentale, dont les techniques reposent le plus souvent sur un principe d’isolation et de dissociation des différentes parties du corps, le Butô engage le corps dans sa globalité articulaire, organique, sensible : dans une interview, Carlotta Ikeda raconte qu’Hijikata apprenait « à ne sacrifier aucun élément du corps, à transformer tout ce qui est tenu pour négligeable en richesses inouïes ». Et c’est alors que le miracle a lieu. Dans la danse de Carlotta Ikeda, chaque instant danse, même lorsque dans Zarathoustra, qu’elle reprend vingt-cinq ans après sa création, à plus de soixante ans, elle vient offrir à deux reprises sa présence hiératique, à la fois minimale et immense, vigie silencieuse d’un monde grouillant de sauvagerie dont un chœur de furies a préalablement scandé le chaos. Tout l’art de Carlotta Ikeda, se dit-on alors, a toujours tenu dans cet intense recueillement où l’invisible du monde prend forme et éclot dans le mystère d’un corps. […]

Jean-Marc Adolphe
(Extraits de la préface à Carlotta Ikeda. Danse Butô et au-delà, livre de photographies de Laurencine Lot, 190 pages, 39 €, éditions Favre, 2005.)

i>Zarathoustra Variations
, chorégraphie de Carlotta Ikeda et Ko Murobushi, les 20 et 21 janvier à 20 h 30 au Carré Silvia Monfort, Paris 15e (tél. 01 56 08 33 88) dans le cadre du festival Faits d’hiver.
Youlei no Kotoba/Corps de Craie, solo chorégraphié par Carlotta Ikeda pour Ana Ventura, le 18 janvier à 21 h et le 19 janvier à 19 h, au Café de la Danse.

Autres spectacles du festival Faits d’Hiver :
X-Event, performance de Franck Apertet et Annie Vigier, le 19 janvier à 21 h et le 20 janvier à 19 h, à la Maison de l’Architecture.
Exposition de pièces et de performances d’artistes plasticiens proposée par le centre d’art contemporain de Brétigny, au studio Micadanses à Paris, les 20, 21 et 22 janvier de 14h à 19h.
Même pas seul, de Christine Bastin et Thomas Lebrun, les 23 et 24 janvier au Théâtre de Châtillon
Appropriate Clothing Must Be Worn, chorégraphie de Kathaline Patkai, du 24 au 26 janvier à Mains d’Oeuvres, à Saint-Ouen.
Une pièce de danse, de Rosalind Crisp, les 26 et 27 janvier au Théâtre du Lierre.
Dream on, chorégraphie de Magali Milian et Romuald Luydlin ; Velvet, chorégraphie de Michèle Murray ; et Délit de fuite, chorégraphie de Faizal Zeghoudi, les 27 et 28 janvier au Théâtre du Lierre.
En plein cœur, de Christian et François Ben Aïm, les 30 et 31 janvier au Théâtre Le Vanves.
Welcome To Bienvenue, solo de Xavier Lot ; et À chaque vent le papillon se déplace sur le saule, solo de Julie Dossavi chorégraphié par Daniel Larrieu, les 1er et 2 février à Micadanses.

Plus d’informations : www.faitsdhiver.com


Date de publication : 19/01/2006


Mots-clés : danse, butô, Japon, danse contemporaine
Inséré le : 18/01/2006 00:00
Thèmes : danse, Japon,