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Ferraille Illustré

Chienlit en kiosque

Chapeau : Oyez, Franciliens ! Le Supermarché Ferraille débarque au Point Ephémère du 24 au 26 février, avec ses néons crus et ses hôtesses mielleuses. Ou comment, en récupérant avec brio tous les codes nauséabonds du capitalisme le plus farouche, une revue de BD se lie d'amitié avec le spectacle vivant...

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Le Vrac

Julie BORDENAVE rédacteur

supermarcheferraille.bmp ()

Texte : C'est en 1996 que Ferraille fait son apparition dans l'univers de la BD indé : un fanzine joufflu et irrévérencieux, sous la férule des Requins Marteaux, maison d'édition albigeoise lancée en 1991. "C'était l'époque du déclin des Humanos, de Futuropolis... L'association a été montée par Pichelin, Guerse et Khatou, d'abord pour publier leurs propres BD, puis des auteurs dont personne ne voulait !", explique Tibo, attaché de presse maison. Mais malgré l'enthousiasme, la première mouture de Ferraille reste encore confuse, confidentielle, les ventes se font à perte ; la publication s'interrompt en 2000. C'est à l'arrivée de Winshluss, Cizo et F© à la tête de la rédaction en 2001 que le mag franchit les frontières régionales et affirme sa ligne éditoriale : "On a bricolé ça comme un magazine d'humour, mais tout est bidon !, s'amuse Winshluss. Si tu regardes bien, la moitié des histoires ne sont pas drôles. Ce qui nous intéresse, c'est surtout les auteurs et leur univers ; on ne cherche pas à remplir le canard à tout prix, c'est pour ça qu'on met autant de temps à le faire. On essaie de lier un truc potache, agréable et pas chiant, à des BD un peu plus dures...".
Plus classieux, en couleurs, Ferraille nouvelle formule investit en kiosques la brèche laissée vacante par des magazines à bout de souffle : "Métal Hurlant, Pilote, Fluide : j'adorais ces magazines, mais il ont explosé en plein vol ou oublié de se renouveler. Chez Ferraille, on propose un truc plus radical". De fait, certaines signatures maison infiltrent Fluide (Guerse, Pichelin, Bouzard, Pourquié...) – état de fait retranscrit par Winshluss dans son jouissif "Comment j'ai détruit Fluide Glacial", paru l'an dernier dans le Spécial 30 ans de Fluide. Des auteurs plus connus (Trondheim, Blutch...) font leur apparition chez Ferraille. Et des OVNI talentueux y affirment leur trait : cynique revue de presse de Morvandiau, fables sur le racisme de Ruppert et Mulot, digressions oniriques de Kündig, glaçantes aventures de Poupinou et Ratafiole qui brûlent des clochards...

Happening bédéphile

Mais Ferraille n'est pas qu'un simple magazine de prépublication : l'idée de génie, c'est d'avoir fait coller le fond à la forme, et d'inscrire le magazine dans un contexte virtuel, mettant en abyme plus de 50 ans de culture populaire. L'univers Ferraille éclot sous les yeux des festivaliers d'Angoulême en 2003 : une expo canular retrace la genèse fantasmée de la mascotte maison, en singeant les grandes étapes de la bande dessinée. D'égérie disneyenne dans les années 30, Monsieur Ferraille se mue en apôtre de la culture bling bling dans les années 70 ; l'épopée est relatée dans un album BD et un faux documentaire sur le modèle de la série hagiographique Les étoiles d'Hollywood. Parallèlement, un Supermarché Ferraille se met en place (version web sur supermarcheferraille.free.fr), vendant d'improbables produits glauques (miettes de dauphin, foie gras de chômeur, capotes réutilisables...) servis par des animatrices mielleuses. Gros succès : le spectacle itinérant décline depuis ses formules dans la région toulousaine.
Cette fascination pour les mécanismes de manipulation des masses nourrit les pages même du magazine, sous forme de rédactionnel vénéneux : fausses pubs, romans feuilletons (En vacances chez les Bohémiens...), petites annonces, suppléments outranciers à la gloire d'un sponsor fictif... "Ce qui nous intéresse, c'est le cliché, la culture populaire, tout ce qui est ancré dans l'inconscient collectif : les vieux comics, l'imagerie pétainiste... Des trucs complètement désincarnés, que tu peux utiliser comme des boîtes vides, en y plantant une nouvelle idée. Et il ne faut pas non plus nier le plaisir esthétique qui s'y rattache ! On nous dit parfois que notre travail s'assimile à une critique de la société de consommation, mais c'est plus ambigu que ça. On sait bien que quand on allait dans un supermarché, gamin, on trouvait ça joli... alors on intègre ce sentiment."

Au fil des numéros, l'arrière plan économique et social du magazine se dessine. Monsieur Ferraille est peu à peu chassé par Goutix, mascotte des Huiles Méroll, le conglomérat qui a racheté le magazine pour doper les ventes. Pantin à la solde de Méroll, le moustachu et fictif rédac chef Franky Baloney vend son âme au grand capital, et explique les bienfaits de la délocalisation dans des éditos de plus en plus désespérants... "Depuis le début, on sait très précisément où on veut aller, explique Winshluss. Ce qui est intéressant c'est de prendre un canard et de raconter une histoire avec l'objet-même. Et puis l'histoire nous a donné raison, puisque maintenant la presse est rachetée par des marchands de yaourts ! Quand j'entends Dassault parler de la presse, Méroll à côté c'est un petit joueur."

On attend l'Apocalypse

Il ne s'agit plus vraiment de militantisme. Un réel désenchantement perce sous la frénésie finement acérée du "faire comme si" : "On s'est ruiné la tête pendant 20 ans... Je suis devenu un looser dans les années 80, parce que ça me prenait trop la tête de voir Tapie à la télé, et Yves Montand nous parler de la crise. Puis quand on est revenu, on s'est rendus compte que le combat était économique et social, qu'on était entouré de pantins qui gesticulent, que tout se faisait ailleurs, dans l'ombre. C'est un peu neuf de rigoler avec ces trucs d'entreprise, de restructuration. Toute cette langue est faite soit pour t'endormir, soit pour t'enfiler ; pour nous c'est du pain béni ! On a dépassé le stade de militants ; maintenant, on attend l'Apocalypse".

Pour l'heure, l'épais n° 27 de Ferraille Illustré vient de sortir en kiosques. « Plus gros, plus long et plus ferme » (sic) comme le proclame sa base line : 194 pages, les plus grands noms au sommaire (Trondheim, Blutch, Morvandiau, Killofer, Charlie Shlingo...), et toujours ces pages de pubs d'antan mitonnées aux petits oignons, avec cette fois des clins d'œil saignants aux collègues (cf Jean-Christophe Menu et son pamphlet Plate-bandes). L'installation du Supermarché Ferraille au Point Ephémère sera l'occasion de découvrir ce nouvel opus, ainsi que le court métrage Entre 4 planches – docu fiction sur les affres de la création et de la propriété intellectuelle... Du bel ouvrage qui élève la BD populaire au rang de très grand 9e art.

Julie Bordenave


Supermarché Ferraille, du vendredi 24 au dimanche 26 février au Point éphémère, Quai de Valmy - 75010 Paris. M° Jaurès ou Louis Blanc
www.pointephemere.org



Journée spéciale le samedi, de 14h à minuit, avec :
- 18h : projection du court métrage des Requins Marteaux Entre 4 planches, suivie d'une présentation de la revue Ferraille Illustré
- 19h : inauguration du supermarché
- 21h : concert de Shunatao


Date de publication : 16/02/2006


Inséré le : 15/02/2006 00:00
Thèmes : bande dessinée,