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La danse délurée
Alain Platel et Marie Chouinard au Théâtre de la Ville
Chapeau : Avec
Vsprs, du 16 au 25 février, le chorégraphe des Ballets C de la B s'inspire des chaudes couleurs de la musique de Monteverdi. La Canadienne Marie Chouinard, pour sa part, s'attaque à l'attirail du dressage des corps que cultive l'esthétique de la danse classique, du 28 février au 4 mars.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2006
Marie Chouinard chorégraphe
Alain Platel chorégraphe
Jean-Marc ADOLPHE journaliste
du 16/02/2006 00:00 au 04/03/2006 00:00
Salle : Théâtre de la Ville
2, pl du Châtelet
01 42 74 22 77
Paris 75001 France (Ile-de-France)
Texte : Avec un brio où grâce et trivialité imbriquent leurs racines, Alain Platel a déluré la danse contemporaine – comme seule avant lui, Pina Bausch l’avait entrepris –, faisant cabaret d’un théâtre des corps livrés à l’audace de leurs débords. En poète du désordre, il a semé pour longtemps, avec les fresques pagailleuses des Ballets C. de la B., l’insolente vitalité d’une humanité de bric et de broc, trouvant le juste ton d’une théâtralité de la déglingue, heureusement affranchie, cependant, d’un réalisme social auquel certains esprits grincheux voulaient le réduire. Abordant enfin quelques-uns des sommets du répertoire musical, il a donné forme, sur le vif d’une verve expressive haute en couleurs, à une sorte d’opéra contemporain fort éloigné des conventions du genre. Convoquant la musique de Purcell (ré-instrumentalisée à l’accordéon) dans
La Tristeza complice, il a réédité de semblables aventures en compagnie de Jean-Sébastien Bach avec le tumultueux
Lets op Bach, puis de Mozart dans le récent – et tout aussi intrépide –
Wolf.
C’est à partir des chaudes couleurs des Vêpres de la Vierge, de Monteverdi que le chorégraphe a profilé sa nouvelle création,
Vsprs. En conjuguant Purcell, Bach ou Mozart et aujourd’hui Monteverdi, avec les déliés d’une geste contemporaine, Platel ne se contente pas de célébrer un répertoire musical classique, mais il le fait rejaillir d’une façon absolument inouïe, trouvant dans ce que l’on croit connaître la forme d’un nouvel entendement. Rien d’autre, au fond, qu’un travail d’interprétation dans lequel la musique demande à être
vue d’un œil neuf. Dans
Vsprs, la
trouvaille est de fondre Monteverdi dans un swing jazzistique aux consonances tziganes. Fabrizio Cassol, le saxophoniste du groupe Aka Moon élabore ici une telle fusion musicale, aux surprenantes potentialités.
C’est à tout autre univers qu’accède la dernière création de Marie Chouinard, dont la compagnie succèdera à Alain Platel sur le plateau du Théâtre de la Ville. Profondément païenne, parfois même hérétique ; animiste en diable et tellurique dans son énergie, Marie Chouinard a cultivé dans la danse l’incandescence d’un « vibrant appel à la liberté d’être ». On rêvait à quoi pourrait ressembler une Marie Chouinard rentrée dans le rang, lorsqu’on apprenait, au printemps dernier, que sa nouvelle création ferait la part belle aux pointes de la danse classique. Allait-elle sacrifier au culte de la virtuosité pour la virtuosité, et soudain vénérer ce qui fut autrefois rejeté ? Disons-le tout net :
bODY_rEMIX/gOLDBERG_vARIATIONS déjoue et explose toutes les attentes : œuvre magistrale qui ne se contente pas de singer l’objet qu’elle entreprend de cerner, mais en dévore toute la chair avec un appétit inouï. Conjugue simultanément l’attirance et la répulsion que suscite l’esthétique de la danse classique, et avec elle tout l’attirail du dressage des corps. D’emblée, le spectacle est duel, s’avance sur deux pieds disjoints, l’un sur pointes, l’autre pas. Contre la logique totalitaire de la fascination, cette claudication du trouble est essentielle, elle dessine un paysage polymorphe, dont Marie Chouinard agence l’un après l’autre de stupéfiants tableaux habités par des corps impeccables et grotesques, entravés et harnachés,
nudifiés et
accessoirisés par toutes sortes de prothèses excroissantes (béquilles, pointes, bandelettes, élastiques, etc.). Avec la complicité de Vandal, maître ès costumes qui porte bien son nom et détourne monstrueusement les codes vestimentaires du ballet, Marie Chouinard élabore des figures aussi incongrues qu’éloquentes. Et c’est une splendide
dé-figuration du corps dansant qu’opère Marie Chouinard dans
bODY_rEMIX/gOLDBERG_vARIATIONS, corps perpétuellement
remixé dans le bazar des contraintes, corps sans cesse tendu vers l’accès du désir et de sa fièvre, corps vivant que l’esthétique (toute esthétique ?) transforme en objet de regard, corps-prothèse, corps-instrument d’un mystère plus grand que les limites de la peau. Marie Chouinard transmet ici le subtil et alchimique érotisme que toute danse exacerbe sous le contrôle des corps. Et même si certaines allusions (la pointe comme fétiche sexuel, par exemple) sont assez transparentes, l’érotique de
bODY_rEMIX/gOLDBERG_vARIATIONS échappe heureusement au seul voyeurisme. La danse ne se
voit pas. Elle flotte, corps en suspension au-dessus de toutes les contentions que le monde s’invente pour
faire semblant.
Jean-Marc Adolphe
(à partir de deux textes publiés dans le Journal du Théâtre de la Ville
)Vsprs, création d’Alain Platel, du 16 au 25 février.
bODY_rEMIX/gOLDBERG_vARIATIONS, chorégraphie de Marie Chouinard, du 28 février au 4 mars.
Au Théâtre de la Ville, place du Châtelet, à Paris. Tél. 01 42 74 22 77
www.theatredelaville.com
Date de publication : 16/02/2006
Mots-clés : danse contemporaine, danse, musique, Belgique, Canada
Inséré le : 15/02/2006 00:00
Thèmes : danse, musique - danse, danse contemporaine,