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Le théâtre, grand absent de la Mélancolie

Chapeau : Georges Banu fait retour sur l'exposition à grand spectacle organisée au Grand palais et consacrée à la Mélancolie. Il y pointe l'absence symptomatique de la figure, mélancolique, s'il en est, d'Hamlet ; et au-delà, s'interroge sur l'oubli d'une « mémoire » du théâtre.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Le Vrac

Georges BANU rédacteur

Texte : Il ne s'agit pas de rédiger ici un inventaire des exclus ou un catalogue d'oubliés, opération toujours laborieuse et discutable, mais de signaler une absence qui, je crains, “ fait symptôme ” pour reprendre la formule désormais classique. La grande exposition consacrée à la Mélancolie s'est refusée, à juste titre, de se limiter aux Beaux arts seulement et des incursions légitimes ont été effectuées du côté des philosophes, de la littérature et de la musique. Cela confirme la place qu'a occupé la mélancolie en Europe sur le plan esthétique et théorique mais l'exposition va même au –delà en révélant son pouvoir d'irradiation au-delà des arts grâce à des cas cliniques brillamment rappelés. Pourtant, à force d'avancer dans l'exposition, une absence s'impose, peu à peu, pour devenir flagrante au point que, finalement, il m'a semblé qu'un pareil “ oubli ” méritait d'être signalé. Parce qu'il parle d'autre chose que de la “ mélancolie ”, il fallait rebondir.
Le théâtre a occupé longtemps une place centrale dans le système des arts et il a cristallisé des comportements sociaux ou désigné des attitudes philosophiques grâce à des personnages érigés en véritables exemples de conduite de référence. Et l'un parmi eux, le plus célèbre de tous, est Hamlet. Hamlet, pour Goethe en particulier et tant d'autres, Hugo, Byron, a été considéré comme étant l'exemple représentatif du Mélancolique, le grand, le plus réputé, l'être qui doute et qui n'agit pas, l'être qui, “ vanité scénique ”, se présente un crâne à la main, l'être qui a formulé le monologue le plus imprégné de l'hésitation mélancolique : “ to be or not to be ”. Lui, le modèle même, est absent ou plutôt évoqué de manière épisodique qui, en elle-même, confirme le constat avancé ici : on voit un petit tableau de Delacroix “ Portrait de l'artiste travesti en Hamlet ”. Le personnage a connu une diffusion sans frontières, il fut repris, cité, érigé en modèle. Il y a eu des tableau et un opéra, récemment redécouvert, lui fut consacré, des tomes entiers contiennent proposent son exégèse. Les romantiques l'ont revendiqué inlassablement pour mieux cristalliser leurs dispositions mélancoliques et Tchékhov, avec son sens clinique développé, a signalé ce travail d'identification chez les jeunes gens de l'époque au point de commencer La Mouette par une référence à Hamlet dont se réclame son personnage, Kostia, l'écrivain mélancolique, et de laisser un texte inédit, Platonov, souvent joué sous le titre significatif de Un Hamlet de province. La mélancolie d'Hamlet a irrigué la sensibilité européenne au point de se constituer en symptôme névrotique et Cioran, dans Exercices d'accompagnement, l'évoque en parlant d'une malade qui, en se promenant dans un sanatorium, ne cessait pas de dire : “ ich hamletisiren ”, “ j'hamlétise. ” Pourquoi donc cette absence si énorme dans une exposition qui, certes, ne pouvait pas être exhaustive, ne le souhaitait d'ailleurs pas, mais qui se proposait tout de même de rappeler et d'évoquer les principales étapes et les exemples les plus explicites, ceux qui constituent l'architecture spirituelle de la mélancolie ?
Il y a, pour un homme de théâtre, une autre absence, certes, moins évidente, mais, tout aussi significative. Le spectacle moderne le plus réputé de cette époque de la modernité, tant décriée aujourd'hui, les années 6O, a été, de loin, le Prince constant d'après Calderon, réalisé par Jerzy Grotowski. Il mettait en scène un autre prince dont la posture la plus célèbre, à l'instant de la défaite, s'inspirait de la posture de la Mélancolie que l'exposition décline avec bonheur, posture représentée par la figure la plus emblématique de la Pologne, la figure du “ Christ fatigué ”. Partout, dans les églises comme dans les cours des fermes paysannes ou au croisement des chemins le Christ polonais penche sa tête et la pose sur la paume de la main droite, Christ mélancolique que Grotowski et son célèbre interprète, Ryszard Cieslak, ont cité avec une évidence qui s'imposait à tout polonais. A l'époque des idéaux communistes volontaristes, pareil repli de l'être, pareil abandon face à l'action ne pouvaient que déranger au point que le théâtre et la la mythologie se confondirent dans cette représentation devenue désormais emblématique pour cette culture imprégnée de mélancolie . L'image du spectacle de Grotowski, ce Christ fatigué, incarné sous nos yeux, a fini par se répandue dans le monde du théâtre moderne comme, quelques siècles auparavant, celle d'Hamlet. Deux personnages du fils, comme disait jadis Jean Paris. Les deux manquent du grand passage en revue des figures de la Mélancolie au Grand palais.
A travers cette double absence on constate l'absence du théâtre tout court qui, l'exposition, le confirme ne bénéficie plus aujourd'hui du prestige de jadis et, au nom de ce déclin actuel, des représentations qui ont joué un rôle décisif pour la diffusion de la mélancolie sont sacrifiées, non pas délibérément, j'en suis certain, mais, plus gravement, par désintérêt pour cet art que nombreux qualifient de désuète, trop minoritaire pour mériter les honneurs d'une exposition qui, elle, évidemment, se voulait majoritaire. Sans Hamlet de Shakespeare ni le Prince fatigué de Grotowski, le théâtre se trouve exclu d'un domaine dont il a été l'un des principaux fournisseurs. “ Etre ou ne pas être ”, s'interroge Hamlet et bien que sa phrase aurait pu servir de motto à l'exposition toute entière, lui, il est ignoré, oublié, écarté. Comme le Christ fatigué... En quittant le Grand Palais j'éprouvais le regret aigu de cette absence, mais, on peut me répondre, que cela c'est le propre même de la mélancolie. Sans doute, mais une telle exclusion du théâtre finit par blesser. Blessure dont on éprouve les effets autant que l'on déplore. Blessure que l'esprit du temps impose en dépit d'une réalité de l'histoire culturelle trop vite occultée. Pierre Nora, lui aussi, dans la célèbre somme consacrée aux Lieux de mémoire n'oubliait-il pas de même le théâtre ? La Comédie française ou l'Odéon ne sont-ils pas des lieux de mémoire tout aussi bien qu'Hamlet et le Prince fatigué des figures de la mélancolie ? La loi du présent remodèle le passé, c'est trop évident et l'exposition de Jean Clair le confirme. Mais, face à ces oublis, je me console avec la phrase de Pasollini : “ nous ne sommes pas nombreux, mais nous venons d'Athènes ” . Et pourtant trop souvent on fait l'impasse sur théâtre en rendant invalide l'Occident d'une de ses expressions les plus représentatives. Ailleurs tous les autres arts ont été pratiqués, mais jamais le théâtre, dans son expression européenne. Il nous est propre, comme Hamlet à la mélancolie.


Georges Banu
essayiste et universitaire
dernier ouvrage Nocturnes, peindre la nuit, jouer dans le noir, chez Biroéditeur , 2005
Tel. O618O6O518

georges.banu@wanadoo.fr


Date de publication : 02/03/2006


Inséré le : 01/03/2006 00:00
Thèmes : théâtre,