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Sur la place où l'on singe
Mathilde Monnier / Christine Angot
Chapeau : A voir ou à revoir, aux Antipodes, les 7 et 8 mars au Quartz de Brest :Mathilde Monnier, chorégraphe, et Christine Angot, écrivain, signent ensemble
La place du singe, cinglante mise à nu de l'inscription des modèles bourgeois dans les replis de l'intime
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2006
Christine ANGOT écrivain
Isabelle DANTO rédacteur
Mathilde MONNIER chorégraphe-interprète
du 07/03/2006 00:00 au 08/03/2006 00:00
Brest 29 200 France (Nord-Ouest)
Texte : Déclenchées par les paroles d'un air de Jean-Louis Murat :
« Qu'entends-tu de moi, que je n'entends pas ? » , la question de la bourgeoisie traverse le plateau en passant par le texte, la danse, et par une scénographie en évolution déployée par Annie Tolleter qui manipule des objets à vue. La multiplicité des plans explore les relations sociales et les territoires intimes avec la biographie de Mathilde Monnier, issue d'une famille d'industriels alsaciens, et celle de Christine Angot, qui se regarde en la regardant.
Quand Christine Angot s'avance à grands pas décidés, le corps, très raide, est immédiatement impliqué dans la lecture du texte. Il attaque une analyse inquisitrice de la bourgeoisie et de ses charmes, qui conjuguent une esthétique avec un style de vie. Moins pour le goût de la polémique que pour suggérer l'idée que le social travaille la personne du dedans comme du dehors, et que chaque individu est pris dans un champ de forces. A la différence de leur première collaboration où un acteur portait le texte de Christine Angot, sa présence sur le plateau de
La Place du singe montre l'origine du texte incarné par l'auteur.
« C'est, explique Mathilde Monnier
, une pièce écrite sur l'idée du déroulement, même si on ne travaille pas sur la notion de personnage et Christine sait intuitivement ce qu'est la scène, elle comprend le plateau ! » Que déroule donc le texte ? Les plaisirs de la plage et des vacances, les voitures et les nombreuses maisons pour élargir les horizons, avec des livres aux belles reliures, des tableaux et des photos de famille, les promenades en forêt où les bourgeois se comportent comme
« les commissaires priseurs des choses, parce qu'ils savent les désigner » ... Il raconte encore le père de l'auteur, un intellectuel parisien qu'elle admire et la mère commerçante dont elle a honte avec
« ses expressions dont elle n'a jamais pu se défaire » . Et quand Christine Angot singe les bourgeois, en répétant :
« C'est agréable, trèzzzzzagréable ! » avec la liaison, c'est que l'espace de la langue est un espace social où la seule prononciation d'un mot révèle le code d'
« en être ou pas » .
En être, c'est la place de Mathilde Monnier, place dans laquelle elle ne s'est jamais sentie bien et qu'elle a voulu fuir dès l'âge de deux ans, en faisant une fugue (c'est le seul souvenir d'enfance qui lui soit revenu).
« A la différence de beaucoup d'artistes dans la danse aujourd'hui, je ne travaille pas sur un patrimoine fictionnel ou sur mon histoire personnelle, confie-t-elle. Pour La Place du singe, il y a eu beaucoup de discussions préparatoires avec Christine qui est allée puiser dans mon histoire, bien plus que moi, pour y mêler d'autres expériences et des choses à elle, et cela ne me dérange pas d'être interprète. Ce qui se dit sur le plateau est un rapport à la vérité qui est difficile à entendre pour moi qui n'ai jamais éprouvé le besoin de le dire. Ce milieu bourgeois, je l'ai vécu et rejeté. Je ne suis pas dans le dégoût mais plutôt dans le détachement et l'ennui, quand Christine aurait tellement voulu vivre avec son père ! Je me suis sentie quand même assez courageuse de faire cette pièce, de ternir mon image, puisqu'on a l'impression qu'aujourd'hui la bourgeoisie est une maladie ! » La danse serait-elle une voie de côté, la part qui ne se laisse pas maîtriser ?
« Comme une comédienne qui démarre quand on dit moteur » , Mathilde Monnier traverse intimement ce que la bourgeoisie ne veut pas faire rentrer dans son champ. La danse est sous-texte avant que la parole ne sorte, elle déplace et libère des gestuelles et des figures en contresens, et génère de la dérision, en produisant des personnages anti-sociaux : la sorcière, la folle, l'enfant, la tueuse qui vise Angot à bout portant, ou encore le singe qui transforme le regard sur le texte et la représentation... Quel rôle singe-t-on ?
Secouée de spasmes et de tremblements, éructant des sons à peine humains, Mathilde Monnier voudrait se libérer sans y parvenir. On la voit se hisser sur un podium pour se draper dans un drapeau français, qu'elle a auparavant foulé aux pieds, ou zigzaguer, en culotte, entre des tables dont elle se retrouve prisonnière. On n'échappe pas à ses origines !
Le choc de la parole de Christine Angot produit un nouveau vocabulaire, surprenant pour Mathilde Monnier elle même :
« La forme de travail s'est trouvée dans la continuité du texte et non sur une idée de montage. La danse n'est pas totalement écrite, c'est un travail d'états et sur scène, ce qui m'intéresse le plus, c'est la question de la posture plus que celle de la place. Trouver la posture juste qui est celle qui générera le mouvement d'où partira la danse. » Comment se retrouver sur le plateau ?
« La scène ne représente pas une position sociale, ce n'est donc pas une place, explique Christine Angot.
Quand on sort du plateau, c'est la faillite, on perd tout à chaque fois. C'est un espace où on est le dos au mur, contrairement à la position sociale qui elle, n'est jamais remise en cause, sauf krach boursier. Reste alors l'espace imaginaire, un lieu pour le pouvoir imaginaire qui est celui du plateau. » « Je doute plus que Christine, poursuit Mathilde Monnier,
mais sur le plateau, c'est résolu, je suis sereine. Dès que j'en sors, cela redevient difficile. Pour Christine, c'est plus épidermique. La réception du public y est aussi plus directe qu'avec le livre. Elle est fascinée par la scène qui est un autre lieu, un autre espace, un espace de survie. Etant elle même une grande spectatrice de théâtre, elle a écrit La Place du singe
directement pour la scène en se mettant également à la place du spectateur. » « Si la pièce dénonce quelque chose, elle le fait des deux côtés, c'est sans doute cette qualité émotive et personnelle qui a touché les gens » , poursuit la danseuse-chorégraphe. La critique apparente n'œuvre pas frontalement, comme en atteste l'apostrophe finale de Christine au public :
« Je suis jalouse de vous. » Car le rapport à la bourgeoisie s'incarne aussi au présent, de l'intérieur, selon un point de vue constamment actif, auquel nul n'échappe.
Avec son humour, ses cris, ses marches accélérées sur le plateau, les coups de poings qu'elle donne à sa table d'écrivain et les feuilles volantes qu'elle froisse rageusement au fur et à mesure de sa lecture, Christine Angot se pose en s'opposant. Elle se distingue comme excellente performeuse pour qui le trajet personnel et accidenté de l'illusion à la désillusion vaut moins par lui même que par les questions qu'il pose. L'appropriation bourgeoise du monde est pour elle affaire sérieuse, qui postule une privatisation de toutes choses, jusqu'à ses rituels et ses symboles.
Si la bourgeoisie n'adoube pas l'artiste, il n'existera pas. » Ce texte, qui renvoie à la tradition française du roman d'analyse, pense la bourgeoisie en tant qu'objet de désir et de rêverie. Il dénonce la bourgeoisie (
« Tous des salauds, des vieux cons ! » ), mais son caractère passionnel procède d'un goût du jeu et d'un désir qui reste toujours à assouvir. Contredisant les leçons trop visibles à la surface des mots,
La Place du singe laisse entrapercevoir les coutures, les paradoxes de la personne, ses faiblesses, sa mauvaise foi. Elle saisit comment un individu se fait lui même à partir de ce que sa classe sociale et sa situation familiale ont fait de lui. Elle représente surtout un imaginaire alimenté par le fantasme et met en scène un espace mental plus qu'une place sociale, « place » pour laquelle Christine Angot estime
« avoir payé le prix fort » !
Isabelle Danto
La Place du Singe, de Mathilde Monnier et Christine Angot, scénographie d'Annie Tolleter, a été créé au festival Montpellier Danse, en juin 2005. Aux Antipodes, à Brest, les 7 et 8 mars.
Date de publication : 02/03/2006
Inséré le : 01/03/2006 00:00
Thèmes : danse, danse contemporaine,