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Le fiel des ignorants

Dans les colonnes du Nouvel Observateur...

Chapeau : Dans un texte adressé à Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur, et que l'hebdomadaire a préféré ne pas publier, Bruno Tackels s'étonne que les colonnes de ce journal soient largement ouvertes à « des opinions qui ne sont plus étayées par un véritable travail d'expérience et d'analyse »

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Le Vrac

Bruno TACKELS journaliste

Texte : C'est dans les colonnes du Nouvel Observateur qu'on a vu s'amplifier, au fil des mois, la renaissance d'une prétendue « querelle entre les anciens et les modernes » , les réactionnaires et les progressistes, notamment au festival d'Avignon 2005, cloué au pilori par des critiques visiblement dépassés par ce qu'ils n'arrivaient plus à décrypter pour leurs lecteurs. On n'a pas assez dit qu'il y a là, dans le théâtre, mais c'est vérifiable dans toute la société, un clivage générationnel, qui oppose aux énergies actuelles, multidirectionnelles, et souvent tâtonnantes, la posture arrogante et censeuse d'une génération aux commandes, perdue face au passé (que peut-elle nous transmettre sérieusement ?), perdue face au présent (comment peut-elle regarder en face ceux qui viennent « après », ceux qui survivent, malgré tout, malgré l'effondrement de toutes leurs utopies proclamées ?). Clivage de génération, donc, qui se marque dans les colonnes du Nouvel Observateur, mais sur un mode lui aussi générationnel, puisque seuls les tenants de la haine du théâtre actuel ont droit de cité. Comme s'il fallait montrer patte générationnelle, et humeur acrimonieuse, faire de la nostalgie dédaigneuse une vertu politique pour s'attirer les faveurs de ce journal. Pire encore, cette attitude semble aujourd'hui permettre de faire l'économie de tout travail critique, et même de tout travail. Comment expliquer sinon que Régis Debray ou Jean Clair puissent laisser éclater leur haine du théâtre actuel tout en affirmant haut et fort qu'ils n'y vont pas ! Dernier exemple : Jean Clair se dit très heureux du Cid mis en scène par Brigitte Jaque-Wajeman à la Comédie-Française, tout en revendiquant de ne pas l'avoir vu, pour finir par une diatribe contre la programmation du dernier festival d'Avignon, à laquelle il dit explicitement ne pas avoir assisté, mais dont il a suivi le « compte-rendu » dans les journaux, donc le Nouvel Observateur ! Qui n'a pas cru bon, par exemple, de rendre compte de la parole d'une vingtaine d'observateurs, aux points de vue très contrastés, que nous avons recueillie et coordonnée, avec Georges Banu, sous le titre plus qu'explicite : « Le Cas Avignon 2005 – Regards critiques » , alors qu'il venait d'accorder une pleine page à la prose hargneuse de Régis Debray, qui dénigre quarante ans de créations, après quarante ans d'absence et quatre spectacles vu cet été, invité par le festival ! Comment le Nouvel Observateur peut-il produire des opinions qui ne sont plus étayées par un véritable travail d'expérience et d'analyse ? Avec cet incroyable slogan des « réacs », dont les guillemets sont censés donner un regain de légitimité. Ces référents de l'opinion ne sont même pas réactionnaires, justes des ignorants qui ont lâché prise, qui le disent, et dont le fiel tient lieu de ligne intellectuelle : ne pas aller dans les lieux de vie théâtrale, en dire du mal, haïr leurs auteurs, et se réfugier sous les ors fantasmés d'un passé qui ne les aurait sans doute pas reconnu parmi les siens...

Reste une question, abyssale : comment peut-on publier la parole de ceux qui parlent (haïssent) ce qu'ils n'ont pas vu, le disant cette fois explicitement ? Faut-il en conclure que ce culte rendu aux « réacs », masquant les démissionnaires de la pensée et du politique, trahit en fait l'absence de tout désir, de toute idée, de tout espoir, pour un journal censé être le passeur, l'annonciateur, voire le déclencheur d'un nouveau paysage de la gauche de demain ?

Bruno Tackels


Date de publication : 02/03/2006


Inséré le : 01/03/2006 00:00
Thèmes : théâtre,