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La machine à pourchasser les dualismes
"Régi", création de Boris Charmatz
Chapeau : Dans
Régi, se rencontrent Raimund Hoghe et Charmatz. Ces deux chorégraphes-interprètes d’exception cultivent l’un des enjeux essentiels de la représentation, qui est la performance auto-fictionnelle des corps.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2006
Boris CHARMATZ chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur
du 29/03/2006 00:00 au 08/04/2006 00:00
Salle : Théâtre de la Ville
2, pl du Châtelet
01 42 74 22 77
Paris 75001 France (Ile-de-France)
Texte : Pourrait-on aimer une machine ? Celle qui œuvre dans la pièce
Régi ferait mine de vouloir avaler les choses du théâtre. De cet art, elle embrasse les pouvoirs d’action, de projection et d’étrangeté, non sans ressorts d’inquiétude, d’humour, ou de tendresse. Mais qu’est-ce qui la meut ? Avec ses manières d’ordonner le plateau, et de charrier de l’humain, elle rendra possible des entrées en scène paradoxales, et des chorégraphies pour corps inertes, qui laissent médusé.
Tout corps placé en situation scénique devient une plaque sensible traversée par une articulation de forces. Et ces forces débordent largement les intentions maîtrisées d’un auteur ou d’un interprète. Pareil point de vue modifie sensiblement le statut du chorégraphe dans la micro-politique d’un plateau et d’une salle. Ainsi, de
Régi, Boris Charmatz dit que cette pièce a constitué
« une expérience du pouvoir et du non pouvoir ». Sur un bord, Julia Cima, détachée d’une image spécifiquement féminine, poursuit inlassablement son duo avec machine. Le mouvement déborde, se fracasse, se poursuit. Dépris, et repris.
Quelque chose échappe. D’une approche peu aride,
Régi, pièce peu démonstrative, paraît refuser d’indiquer une position prééminente, centrale. Elle dégage plutôt des forces et amorce des lignes. Par glissements et rebonds sur terrain instable, il s’y produit du sens vif et ouvert, comme poussé vers un dévers. Elle dispose, et non impose.
Régi constitue le retour attendu de Boris Charmatz à la réalisation d’une pièce de groupe pour un plateau de théâtre. Cela ne s’était plus produit depuis
Con forts fleuve, en 1999. Cette pièce montrait alors une détermination extrême dans son projet de déconstruction de la représentation spectaculaire. Suivirent
éhâtre-élévision – dispositif pour un seul spectateur –, puis les essais éclatés des
Entraînements, ou encore l’invention de
BOCAL, école nomade et délibérément sans suite. C’était autant de mises en pratique(s) d’une critique de la danse, débusquée hors le confinement mental qui a trop souvent placé cet art sur les rails d’une chaîne de montage des artifices du beau geste.
Mais
Régi s’anime aussi d’une autre grande attente. Pour la première fois, le chorégraphe et performer allemand Raimund Hoghe y évolue en tant qu’interprète sous la direction d’un autre chorégraphe(1). Son entrée en scène s’effectue sur un mode distinct de ses deux partenaires. Il a rejeté la puissance inquiétante de la machine. D’une certaine manière tout est là.
Ancien dramaturge de Pina Bausch(2), voici dix ans que Raimund Hoghe se produit lui-même sur scène, devenu l’un des artistes européens les plus étonnants et fascinants de l’époque. Ses propres pièces sont des ritualisations obstinées, tendues à l’extrême, qui mettent à distance les images des corps – tout particulièrement le sien, hors norme –, tout comme l’hypothèse de leur mise en relation, ou la culture de danse. Il y a du spasme dans ses expositions d’êtres rêvés. Dans sa toute dernière pièce,
Swan Lake, 4 Acts, sa propre mise a nu physique, tendu droit en fond de scène, avait l’éclat d’une électrocution.
Cette fois dans
Régi, sous une lumière profonde (Yves Godin), mais évidente en front de plateau, la grande scène centrale de toucher nu entre Boris Charmatz et Raimund Hoghe paraît au contraire se déplier avec la délicatesse de l’acceptation et de l’effleurement. Etre touché, c’est toucher soi-même, selon la dynamique auto-affective de la perception. C’est là un point essentiel en lequel la danse nous déplace. Dans
Régi quelque chose échappe, dépasse, qui a trait aux leurres du désir, en même temps qu’à ceux du spectacle.
De Raimund Hoghe, auquel s’attache avec une intensité entêtante la question de l’apparence physique et de sa perception, Boris Charmatz remarque, à un moment où il est encore au travail sur cette pièce :
« Je veux chorégraphier [pour lui] mais il avale les gestes. Je luis fais confiance pour être en quelque sorte un « média », une surface de projection qui filtre tout ce qui passe par lui. Je nourris ce média de tout ce que nous ne saurions faire seuls. » Il note aussi :
« Julia Cima et moi tournons autour de [lui], nous rôdons, mais il est le fantôme. Sa présence suffit parfois à motiver des gestes. »Hoghe ; Charmatz. Deux chorégraphes-interprètes d’exception se rencontrent. Ils proviennent de deux univers esthétiques farouchement distincts. Mais tous deux cultivent l’un des enjeux essentiels de la représentation, qui est la performance auto-fictionnelle des corps. De Raimund Hoghe, Boris Charmatz dit encore :
« La particularité de cet interprète est sûrement, comme pour tous les interprètes, mais de manière plus cruciale ou visible, qu’il filtre et mange une chorégraphie qui ne peut, au mieux, que le traverser. Mais est-ce que la chorégraphie ne bute pas toujours et ici de manière évidente, sur qui l’interprète ? »Dans la résonance de son titre,
Régi accepte la chorégraphie sur un mode mineur. Etre régi. Pour autant, elle pourchasse les paresses du regard qui, dans la réception des pièces de Raimund Hoghe, enfermaient celui-ci dans une image corporelle trop marquée, et conduisaient à s’en tenir aux dualismes réducteurs du beau et du laid, de l’acceptation et du rejet, du désir et de la contrition, voire du
gay et du non gay. Dans son immense solo final, ce performer inouï renouvelle la force des gestes révoltés, des courses épuisées, des sursauts entêtés qu’il forge depuis qu’il a décidé de « jeter son corps dans la bataille. »(3).
Gérard Mayen
(texte écrit pour le Journal du Théâtre de la Ville à Paris)
1. Cela à une exception près, pour cas de force majeure, avec Philipp Gehmacher, dans Good enough.
2. Dans « Régi », la scène de la colère de Raimund Hoghe est une citation détournée, avec inversion de rôles, d’une partition de Meryl Tankard chez Pina Bausch.
3. Raimund Hoghe reprend volontiers à son compte cette expression de Pier Paolo Pasolini.
Régi, chorégraphie de Boris Charmatz, du 29 mars au 8 avril, au Théâtre de la Bastille (et programmation hors les murs du Théâtre de la Ville). Tél. 01 43 57 42 14 www.theatredelaville.com
Date de publication : 16/03/2006
Mots-clés : danse contemporaine, corps, beauté
Inséré le : 15/03/2006 00:00
Thèmes : danse, danse contemporaine,