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Le temps dilaté
Exposition de Thierry Kuntzel au Fresnoy
Chapeau : Intitulée
Lumières du temps, une magnifique exposition propose, au Fresnoy, jusqu'au 9 avril, de s’immerger dans l’œuvre du plasticien Thierry Kuntzel, considéré par certains comme le « Bill Viola français ». Une lumineuse expérience de dilatation du temps.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2006
Thierry KUNTZEL plasticien
David SANSON rédacteur
Bill VIOLA plasticien
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Légende : Thierry Kuntzel,
Tu, installation, série photographique et morphing, couleur, muet, 1994. Photo : Thierry Kuntzel
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Légende : Thierry Kuntzel,
The Waves, installation interactive, couleur, sonore, 2003. Photo : Thierry Kuntzel
du 04/02/2006 00:00 au 09/04/2006 00:00
Salle : Le Fresnoy studio national des arts contemporains
03 20 28 38 00
Tourcoing 59200 France (Nord-Est)
Texte : Décrire Thierry Kuntzel comme un « pionnier de l'art vidéo » serait à la fois réducteur et inexact. Réducteur, parce que son œuvre, si elle prend appui sur le travail sur l’image vidéo, ne s’en sert que comme un médium privilégié pour concevoir des installations de grande envergure. Inexact, parce que l’idée de
« tabula rasa » que semble sous-tendre – à tort ou à raison – le mot « pionnier » rend imparfaitement compte de la démarche d’un artiste qui, au contraire, à toujours cherché à se situer dans une continuité, et à entretenir un dialogue avec l’histoire de l’art (Nicolas Poussin, les gravures de Hogarth), mais aussi avec les autres arts : la littérature de Robert Walser ou Edgar Allan Poe, le cinéma de Max Ophüls, Fritz Lang ou Jacques Tourneur, la musique du Velvet Underground ou de Frank Sinatra, la philosophie de Deleuze… Ainsi, comme l’écrit Raymond Bellour, commissaire de
Lumières du temps, l’exposition que lui consacre le Studio national des arts contemporains du Fresnoy,
« l’art de Thierry Kuntzel vient, revient de très loin. De temps quasi immémoriaux qu’il s’agit d’éclairer pour croire au moins les retrouver… »La scénographie de cette exposition rétrospective (13 installations et vidéos, datant de 1979 à 2003), son déroulé, renforce cette impression de dilatation du temps, qui naît avant tout d’un travail de dilatation des images. Evoluant à travers une obscurité qui déjà l’oblige à affûter son regard, le spectateur se trouve d’emblée immergé dans l’univers de l’artiste. Un univers d’où sourd une mélancolie discrètement romantique (parente de celle que dégagent certaines œuvres de Boltanski), mais aussi une sourde impression de sagesse, de quiétude, d’
illumination, telle que savent en produire certaines installations vidéo de Bill Viola ; et l’on ne s’étonne de lire, sous la plume de ce dernier, dans un texte qu’il consacrait à Thierry Kuntzel lors d’une exposition au Jeu de Paume, en 1993, cette référence à la sagesse orientale :
« Thierry connaît bien l’obscurité, l’obstacle familier. La source noire, l’endroit que les yogi situent sous le nombril, au creux de l’estomac. »Le creux de l’estomac, c’est bien là que se noue le rapport à des œuvres qui, malgré le stimulant discours qui les accompagne (Kuntzel parle très bien de son travail), saisissent immédiatement, provoquent une impression éminemment sensible. Le visiteur-spectateur se trouve irrésistiblement attiré par des images dont il guette les infimes évolutions – comme la vidéo
La Desserte blanche, et surtout l’émouvante installation
Nostos III, prolongement d'une autre,
Tu, qui place face à face deux images dont l’une est peu à peu absorbée par une blancheur délétère, et entre lesquelles s’étalent trois bacs remplis de pigments colorés reprenant les teintes composant l’image métamorphique – prenant le spectateur, dans tous les sens du terme,
à la gorge.
Il faudrait aussi parler du film
Venises, plan fixe de la rade du Lido, de ce
Retour dans la neige (Noël 1956), poignant hommage à Robert Walser qui lui aussi, un jour, se perdit dans la blancheur… Mais on en arrivera tout de suite aux deux œuvres qui concluent ce parcours, et qui n’en sont pas les moins captivantes. Sous-titrées
The Years,
W - The Waves (hommage discret à Virgina Woolf), filme le ressac de l’océan cependant que retentit la sublime chanson
It was a very good year interprétée par Frank Sinatra, et que les vagues se figent en fonction des déplacements du spectateur ; sentiment de suspension du temps, d’un temps cyclique, circulaire, de cet éternel retour dont parle la chanson, égrenant les évocations de rencontres qui ne sont chaque fois ni tout à fait semblables, ni tout à fait autres…
The Waves est encore le titre de l’installation peut-être la plus spectaculaire : là aussi, un plan fixe montrant le roulis des vagues, cette fois au bout d’un long corridor, bordé de hauts parleurs diffusant le bruit de cette mer : au fur et à mesure qu’il s’engage dans ce couloir et se rapproche de l’écran, le visiteur remarquera que l’image se ralentit et perd ses couleurs, jusqu’à parvenir à l’immobilité totale, que le son se fige et perd sa netteté, jusqu’à se transformer en un grondement sourd, constant, indéfinissable qui n’a plus rien de commun avec le bercement du ressac. Parvenir à suspendre le temps, ou du moins à le dérégler, par son seul déplacement, se transformer en télécommande pouvant commander aux éléments, se sentir maître et en même temps sujet de ce que Kuntzel appelle un
temps impossible… on fera l’aller-retour plusieurs fois, d’abord pour se persuader que l’on n’a pas rêvé – et ensuite, pour s’abandonner à l’ivresse, à la fois ludique et nostalgique, de cette œuvre interactive… Et comme avec les autres pièces de l’exposition, ce n’est que dans un deuxième temps – et c’est là sans doute aussi l’une des forces du travail de Thierry Kuntzel, si l’on songe à toutes ces œuvres qui semblent se refuser à l’expérience immédiate – que l’on aura envie de s’intéresser à l’« appareil muséographique », de lire ces feuilles explicatives qui, dans une langue à la fois poétique et érudite, complètent les cartels et donnent les clés des œuvres présentées dans les diverses salles de l’exposition.
En fin de parcours, le spectateur émerge à l’air libre avec l’impression persistante, lumineuse, et rare, d’avoir traversé un temps dilaté, un temps que l’artiste serait miraculeusement parvenu à ralentir pour permettre de le percevoir autrement, plus profondément. D’avoir, l’espace de quelques instants et de quelques pas, entrevus des lumières à travers l’obscurité.
David Sanson
Lumières du temps, exposition de Thierry Kuntzel, jusqu’au 9 avril au Fresnoy, Studio national des arts contemporains (Nord). Tél. 03 20 28 38 00
www.lefresnoy.netSignalons qu’en parallèle, au
Musée des beaux-arts de Nantes, l’exposition
Quatre saisons (plus ou moins une) propose un regard sur un autre pan du travail de Thierry Kuntzel.
Date de publication : 16/03/2006
Mots-clés : vidéo, temps, art vidéo, vidéaste, installation
Inséré le : 15/03/2006 00:00
Thèmes : arts plastiques, multimédia, installation, vidéo,