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L’objet du corps

Tiago Guedes à Armentières, pour Vivat la danse !

Chapeau : Le chorégraphe portugais Tiago Guedes, artiste associé au Vivat d’Armentières, y présente Trio, lors de l’alléchant festival Vivat la Danse !, du 28 mars au 10 avril.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Tiago Guedes chorégraphe-interprète
Tiago Bartolomeu COSTA rédacteur

Texte : Lorsque nous entrons dans l’espace de Trio (2005) nous commençons par reconnaître l’austérité des travaux antérieurs de Tiago Guedes. Connaître le parcours du chorégraphe n’est pas essentiel car, pour cette proposition, à première vue dépourvue de toute émotion, il sera inutile de convoquer la sympathie ressentie pour les précédentes. Il nous sera cependant utile de comprendre comment une biographie chorégraphique se construit, et sur quel aspect elle se concentre aujourd’hui.
Dans Um solo (« Un solo », 2002), l’image du chorégraphe était travaillée au moyen d’un dispositif auto-ironique et destructif dans lequel la persona importait plus que le créateur. Traitant de l’occupation minimaliste d’un espace, il travaillait une « fiction auto-biographique » et se représentait plus comme un produit substituable que comme une urgence performatrice. Un travail sur le temps, autour de la notion d’équivalence et de syntonie entre l’action et la présence (où l’action équivaut à la présence de celui qui agit) commençait déjà à se faire remarquer. Dans le cas de Um espectáculo com estreia marcada (« Un spectacle avec première annoncée », 2002), il proposait une observation sur l’Autre et ses limites. Au moyen d’un ensemble de questions/réponses, il manipulait les coordonnées sous-jacentes au processus créatif. Le mimétisme en jeu dans le spectacle ouvrait ainsi une réflexion sur ce même processus, établissant des rapports avec la manière comment on progresse vers une exposition. En introduisant dans son travail la question de l’impossibilité d’échapper à cette exposition, il travaillait une proposition basée sur la dépendance de la croyance des autres (les autres interprètes, mais aussi les spectateurs). Dans Materiais diversos (Matériaux divers, 2003), le chorégraphe revenait au solo et se permettait un double jeu d’observation/réaction, où la préférence était donnée à la façon dont le pouvoir de l’illusion peut être dosé par celui qui crée. Dans les deux parties distinctes du spectacle, il proposait une lecture qui ne se limitait pas à une disposition personnelle des objets, presque tous recyclables (y compris lui-même), il introduisait aussi une troisième ligne forte de son travail : la relation avec le spectateur, une relation constituée d’attentes et d’idées qui ne cessent de se développer tout au long d’une proposition. Spectacle entre la distance et le ludique, Materiais Diversos ne laissait cependant pas prévoir que le discours puisse se radicaliser. Au contraire, il présupposait une forme (et une norme) qui menait les spectacles de Tiago Guedes vers une frontière hybride, faite de l’incapacité de distinguer l’« origine » de toutes ces questions : l’autobiographie, la fiction, l’espace, la présence, les interprètes, les spectateurs. C’est cette « origine » qui est maintenant l’« objet » utilisé dans Trio : le corps.
Mais le chorégraphe va plus loin que cette reconnaissance (ou que réclamer la place du corps) : il paraît le penser de l’intérieur des constructions chorégraphiques, prenant en compte, par-delà l’« origine », les raisons et les conséquences. Stratégie qui n’est pas sans rappeler un abordage pour le moins attentif à l’histoire de la danse, convoquant des références au constructivisme ou encore au postmodernisme. Trio développe ainsi un langage propre qui pense l’organicité du corps, montrant qu’un corps qui danse ne sert à rien, s’il ne sait pas pourquoi il danse ou s’il se limite à additionner des parties. C’est, par conséquent, un abordage qui implique une biographie (du corps dans l’histoire de la danse, mais aussi du chorégraphe et de son parcours) et non une biophagie, car Trio présuppose une évolution et non une finitude. En plaçant, pour la première fois, le corps au centre de l’action, il prolonge non seulement son discours sur ce qui est essentiel dans une chorégraphie mais il charge aussi cet « objet » d’une force capable d’éloigner ou de rapprocher le spectateur de l’interprète (et du spectacle). Ceci est d’autant plus significatif si nous considérons que Trio se présente sur un registre pratiquement uniformisé et privé de toute liberté interprétative. Malgré cela, jamais le sens ni la recherche d’une liberté créative n’ont été autant exposés. Il s’agit donc d’un spectacle-question (« Quelles sont les intentions d’une composition chorégraphique ? ») qui, en pariant sur une « écriture chorégraphique » limitée (les mouvements que les interprètes exécutent sont au nombre de trois), essaye de découvrir comment le corps peut être travaillé à l’intérieur de frontières établies. Trio est simultanément un discours sur le «geste pour le geste» et une structure phrastique et cumulative qui nous encourage à faire évoluer notre capacité de penser ce qui nous est donné. Il se présente comme une proposition hypnotique et en transe qui cherche à nous donner à voir au-delà de ce qui est présenté. De l’ensemble des répétitions et de leurs variations, surgit une chorégraphie de lignes et de secrets qui se construit sur la tension établie entre celui qui voit et celui qui fait. Une tension qui, à aucun moment, ne veut nuire mais se veut au service d’un « objet » en manque de définition et d’utilité.

Tiago Bartolomeu Costa
(Texte publié dans un catalogue sur Tiago Guedes, avec des contributions de Irène Filiberti, Rosita Boiseau et Gérard Mayen.)

Trio, de Tiago Guedes, les 1er et 2 avril, au festival Vivat la danse !, « randonnée dans les espaces inhabituels où la danse s’invente de nouveaux modes de représentation ». Performances, improvisations, concerts impromptus, chorégraphie de lumières, plancher musical, massages sonores, jeux de genre et objets à réaction poétique sont au menu de ce festival hautement sympathique où vous attendent Hélène Cathala, Fabrice Merlen, Carlotta Sagna, Christian Rizzo et Bruno Chevillon, Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, Arco Renz, Emmanuelle Huynh et Nicolas Floc’h, Eszter Salamon, Loredana Lanciano, ainsi que quelques surprises et installations.

Vivat la danse !, jusqu'au 10 avril, au Vivat d’Armentières. Tél. 03 20 77 18 77. www.levivat.net


Date de publication : 30/03/2006


Mots-clés : danse contemporaine, danse, Portugal, corps
Inséré le : 29/03/2006 00:00
Thèmes : danse, Portugal, danse contemporaine,