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Retour d'Antipodes
Un voyage subjectif au sein du festival brestois
Chapeau : Romancière, Marie-Magdeleine Lessana a suivi le festival Les Antipodes, en mars au Quartz de Brest. Elle nous adresse un texte fort subjectif, en résonance avec les « événements de corps » qu’elle y a perçus.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Marie-Magdeleine LESSANA écrivain
Christine ANGOT écrivain
Mathurin BOLZE Metteur en scène
Boris CHARMATZ chorégraphe-interprète
Benoît LACHAMBRE Metteur en scène
Antonija LEVINGSTONE chorégraphe-interprète
Mathilde MONNIER chorégraphe
Christian RIZZO chorégraphe-interprète
Texte : Il se passe quelque chose à Brest, un événement, des moments en phase avec le vent de la mer, avec les implacables retournements de la marée, avec l’enveloppement fluide de nos têtes par la bruine intense. C’est un bouquet de spectacles tous en tension avec le contemporain. L’orchestrateur de l’événement, Jacques Blanc, appelle cela le
« choc des divers », un choc heureux, vivace, douloureux aussi, parfois égarant, mais juste.
Chaque spectacle est un moment d’existence étrange, fort, il y a peu de mots, il y a des gestes, des mouvements, des métamorphoses, des performances. Nous faisons le texte en résonance avec l’évènement qui se déroule devant nous, avec nous. Les codes bougent, déconcertant.
Parfois c’est debout que nous suivons la magie, quand Raphaëlle Delaunay avance, sublime, en danseuse survoltée sur un petit tapis glissant qui se dérobe. Tapis volant, tapis de prière…, elle perd l’équilibre et se rattrape violemment, élégamment, au milieu de nous, reprenant appui sur une épaule ou à un bras tendre. Et la voilà repartie déconstruisant une forme classique de danse, académique, idéale, pour en interroger la perfection sereine, culturelle, et nous embarquer vers la brisure, le risque, l’invention d’une reprise, en suspension, le rééquilibre : de l’art. Le corps est là majestueux, fatigable, destructible, elle nous emmène à sa suite dans un autre espace où l’amour et la peur se déjouent dans une chorégraphie à trois, torsades d’aliénation et de triomphe, l’être se relève des craintes et des humiliations avec l’invention gestuelle, dansée. C’est très beau, émouvant.
Le duo, qui est un trio, de Christine Angot et Mathilde Monnier, à chaque fois déménage d’énergie, au-delà du message que le texte explicitement délivre, c’est la présence de l’écrivain donnant son texte mêlé de l’ironie pénétrante des mouvements de la danseuse qui vient vers nous, coup de vent, coup de vie.
A Brest, cette semaine il y avait des créations inédites, j’en ai vu quelque unes. Boris Charmatz nous happe dans un espace terrible, presque lugubre, d’une machine implacable qui sombrement manœuvre des corps chiffons, tels des sacs sans vie qui se retrouvent accumulés, enlacés. Poupées molles aux gestes involontairement tendres. Evocations de cadavres amoncelés dans des charniers, les massacres ne sont pas loin. Un autre corps tombe et retombe selon la loi de la pesanteur et du hasard d’un tapis roulant en pente raide. Les chutes sans appel imposent au corps des états inattendus et beaux. Car le corps semble beau dans tous ces états, même sans vie. De chutes en chutes le mouvement ne cesse. Deux hommes nus se meuvent lentement selon des gestes qui font penser à l’amour, sans voix, sans violence, sans érotisme, au-delà des sexes. On tremble.
Puis Benoît Lachambre avec
« Lugares Comunes » humorise sur l’époque contemporaine. Des personnages grisonnants évoluent dans un décor aseptisé de conférence internationale, on veut briller, s’expliquer, et le ton monte, mais on n’y entend rien, impuissance à communiquer en différentes langues, les gestes accompagnent ces paroles qui s’égarent à force de vouloir s’expliquer, se comprendre, démontrer. La parole qui veut vaincre s’épuise dans le vide. Alors ces beaux vieillissants se distraient avec des jeux comme celui de la mourre, tel des gentils membres de tous les Club’Med du monde riche. Mais il n’y a rien à faire, il n’y a pas d’enjeu, pas de but, pas de chance, l’air est léger, étale, pas de saison. Plutôt dormir, la vie sans désir risque d’être encore très longue, les choses et les personnes bougent insidieusement, comme le vieillissement, on ne le voit pas venir. Le confort protège les nantis de leur fin qui ne veut pas finir. La vie semble être un long coma vertigineux. Dérangeant.
Christian Rizzo, quant à lui, semble considérer que les corps sont oubliés dans un espace cosmique où les lumières et les formes se contentent de bouger lentement alors que la musique explose nos tympans. Une esthétique dormante déchirée par la violence de la batterie.
D’autres spectacles sont plus apparemment vivaces. Evoquons la performance très mode de la trop belle Antonija Levingstone qui décoiffe beaucoup et agace d’autres, avec ses perruques, les rideaux arrachés, les fausses portes enfoncées, les bouts de parquets explosés. Mais elle a un geste sublime de déséquilibre en suspension frôlant l’objet à prendre, telle une junky illuminée. Elle aussi, elle se rattrape et se relève. C’est la justesse de son geste qui donne de l’âme à son travail qui, sans cela, serait une sorte de forçage ironique.
Mathurin Bolze avec
Tangentes met en mouvement le monde, celui de nos vies, de nos corps, en perpétuel déplacement, décalés, délogés, dérivés, détournés depuis les temps archaïques jusqu’à nos jours, pas moins cruels. Chutes et rétablissements, entre des vivants, des survivants, des revenants qui circulent s’étreignent, se croisent, se cognent et s’ignorent selon le déroulement d’histoires cassées par la guerre, l’enfermement, les camps, la maladie. Très tonique, ce spectacle, plus lisible que les autres, semble dire que le mouvement de la vie, de chaque vie, est une succession de rétablissements face aux menaces, aux chutes. Toujours à refaire au bord de s’exploser.
Chaque créateur, chorégraphe, danseur, musicien, selon son algèbre singulière trouve aux Antipodes à faire exister le contemporain : sorte de lévitation étrange au-delà du sexe, au-delà de la mort (voir l’affiche d’Agnieezka Podgorska), oscillation entre une non-vie résignée au silence, et une relève vitale devant le risque d’une chute de soi, d’un oubli physique de soi-même. Moments de suspension de grande qualité.
Marie-Magdeleine Lessana
(Marie-Magdeleine Lessana est romancière. Derniers ouvrages parus : Marilyn, portrait d’une apparition
, éditions Bayard, 2005 ; Ne quittez pas
, roman, éditions Maren Sell, 2006.)
Date de publication : 13/04/2006
Mots-clés : corps, événement, parole, danse contemporaine, théâtre, performance
Inséré le : 12/04/2006 00:00
Thèmes : danse, festival, performance, théâtre, danse contemporaine,