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Nous avons entre 20 et 30 ans…

(A l’arrachée…)

Chapeau : Une revue, mrmr. Une ville, Caen. Une génération, contemporaine, suractive. Thomas Ferrand témoigne ici de ce qui s’invente aujourd’hui, avec fougue. Vite, des moyens, des espaces ! Le vivant n’attend pas.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : déclaration (Mots-clés : )

Genre Ressource : édito / chronique

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 38

Thomas FERRAND rédacteur
Ronan CHÉNEAU Metteur en scène
David BOBEE / Rictus performeur
Thomas FERRAND Metteur en scène
Antonin MENARD Metteur en scène

Texte : Il existe à Caen (comme ailleurs, pourquoi ferions-nous exception ?) un vivier impressionnant de jeunes créatifs suractifs qui ne sont pas relayés sur le territoire comme ils le devraient. Il s’agit de David Bobée, Ronan Chéneau, Antonin Ménard, et moi-même. Suivis des frères Allex, Frédéric Deslias, du collectif Purée Noire, du Centre de recherche du signe du son et du sens, des musiciens de New Paulette Orchestra, Tchxx, Braxel, et tant d’autres… Nous avons entre 20 et 30 ans, pratiquons la scène, la presse, la vidéo ou le graphisme, dans un sens très politique de la dérision et de l’urgence. Nous fabriquons des dispositifs esthétiques et réflexifs, nourris de philosophie, des arts visuels et des médias, qui racontent l’état du monde. Mais les institutions qui subventionnent, programment et décident de ce que le public doit voir, ne nous suivent pas : « Faites vos preuves. » Cinq ans déjà que les preuves s’accumulent. Le cahier des charges est largement rempli : le public s’accroît, « la jeunesse » vient dans leurs théâtres, la qualité et la recherche sont au rendez-vous. Mais les décideurs veulent des projets clairement identifiables : tout ce que nous refusons. Et c’est une boucle pavlovienne qui se renforce : comment peut-on innover si les politiques culturelles ne permettent pas le renouvellement des formes ? Nous nous sentons volontairement marginalisés. C’est sans compter une presse nationale qui ne se déplace pas, un mépris de certains de nos interlocuteurs, un manque de salles et de moyens, la précarité de certains d’entre nous et la suppression de subventions pour des raisons politiques. C’est dans ce sens que j’ai créé, avec Robert Bonamy et Cédric Lacherez, la revue post-dada mrmr (murmure), une revue de critiques et d’entretiens pour défendre la création contemporaine et véhiculer nos pratiques. Cette revue est une expérimentation graphique et éditoriale. Couverture blanche volontairement salissante, matériaux pauvres : elle refuse tout pré-formatage. Nous n’avions pas la parole, nous allons la prendre. Maintenant ! Après le désastre critique d’Avignon 2005 contre les formes interdisciplinaires et, plus globalement, l’absence intolérable d’une politique qui ne laisse aucune place aux jeunes générations dans la société sur le plan de l’emploi et du logement, nous crions notre ras-le-bol. Nous représentons un collectif unique en France. Nous réclamons un lieu de création permanente et la possibilité de diffuser nos travaux et de représenter une génération qui, artistiquement, politiquement et socialement, perd son droit de cité.
Seuls Eric Lacascade et son assistante Angélina Berforini ont assumé ce déficit au sein du Centre Dramatique National de Normandie. Ils ont permis Les laboratoires d’imaginaire social et produit quelques créations. David Bobée a organisé des soirées Virus (installations, concerts électro, performances) et vient de réaliser deux spectacles avec Ronan Chéneau (Fées et Res/Personna, édités aux Solitaires Intempestifs) qui articulent la problématique de l’intime et du politique. Performer pour Pascal Rambert, il enclenche actuellement dedans dehors david d’après un texte de Denis Cooper et créera prochainement Cannibales, un spectacle de cirque contemporain. Antonin Ménard, quant à lui, après un superbe Hamlet/Machine/Gun, a engagé ses moyens financiers (si peu !) pour travailler en randonnée avec son équipe. Un an plus tard, il en ressort un spectacle d’une grande intelligence, des chorégraphies inédites sur un plateau parsemé de tentes, de sacs à dos et de micros, que traverse avec légèreté la pensée de Foucault et Deleuze. De mon côté, j’ai récemment créé Projet_Libéral où j’interviens en direct auprès des comédiens pour déjouer les codes de la représentation sur des textes de Bernard Stiegler. La performance était radicale, politique et rock’n’roll. Je prépare actuellement Le Cas Althusser m’intéresse… et Entropie. Yohann Allex, musicien hip-hop, réalise des pièces performatives comme Tokyo site, où trois non-comédiens se partagent de manière aléatoire des textes et commandent préalablement au metteur en scène tous les objets dont ils ont besoin sur le plateau. Une fois le spectacle terminé, les spectateurs repartent avec un élément du décor, que ce soit une R19 ou un jeu vidéo. Frédéric Délias réadapte Maeterlinck et le répertoire contemporain, fait jouer des SDF et les confronte à un public jugé bourgeois... Des expériences comme celles-ci, nous ne cessons d’en produire. Il me faudrait davantage d’espace pour en expliquer tout l’intérêt. Il est urgent maintenant que les décideurs culturels et les programmateurs aient une vraie visée politique et prennent des risques. Nous avons entre 20 et 30 ans, et nous n’avons pas la patience d’attendre d’éventuels lendemains.
Thomas Ferrand


Date de publication : 19/12/2005


Mots-clés : précarité, création, Normandie, jeunes, politique culturelle, collectif, politique
Inséré le : 24/04/2006 00:00
Thèmes : politique générale, Création sonore, performance, recherche, spectacle vivant, théâtre, politiques culturelles,