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Stakhanov numérique

Chapeau : Auteur de plus d’une centaine de disques, Uwe Schmidt, par sa productivité impressionnante, sa capacité à se grimer derrière de nombreux pseudonymes, son talent inouï pour passer du pastiche à l’expérimentation, est l’un des artistes les plus symptomatiques de notre culture numérique et globalisée.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 38

Jean-Yves LELOUP rédacteur
Uwe SCHMIDT musicien
ATOM HEART groupe de musique
Burnt FRIEDMANN musicien

Texte : b>Biographie : Né en 1968 à Francfort, Uwe Schmidt réalise dès 1979 de premiers enregistrements avec un matériel précaire, avant de débuter sa carrière en 1986, au sein de l’éphémère trio Pornotanz. En 1988, il signe un premier album solo sous le nom de Lassigue Bendthaus, pseudonyme qu’il conserve pour ses productions héritées des expériences électroniques et industrielles des années 1980. Au début de la décennie 1990, il fait par ailleurs partie des pionniers techno allemands qui s’illustrent alors dans le circuit des raves et des clubs, tout en étant l’auteur, dès 1993, de nombreux albums ambient. En 1994, il lance son propre label, Rather Interesting, pour lequel il crée la plupart des soixante références éditées jusqu’ici. Son installation à Santiago du Chili en 1997 l’aide à fusionner ses expériences électroniques avec des influences latines. Alors qu’il lui arrive de publier jusqu’à cinq albums par an, sa dernière collaboration en date, avec le Japonais Towa Teï, paraîtra début 2006 sous le nom de Towatom.

Lorsque vous aurez terminé de lire cet article, Uwe Schmidt aura sans doute composé, produit, édité et distribué un nouvel album. Ou, du moins, deux ou trois nouveaux projets discographiques, qu’il mettra moins de quelques semaines à réaliser, auront-ils germé dans son esprit. Lorsque l’on évoque ce musicien électronique allemand, c’est avant tout son incroyable productivité qui impressionne au premier abord. Avec pas moins de quatre-vingts albums, produits sous une cinquantaine de pseudonymes depuis 1986, il est sans aucun doute l’un des artistes les plus prolifiques de l’histoire de la musique. Mais ce statut de stakhanoviste-roi ne nous intéresse ici que parce qu’il est doublé d’un talent hors normes, Schmidt étant à la fois capable de s’illustrer dans le jazz d’avant-garde comme dans la recherche électronique, le hip-hop latino, l’exotisme easy-listening ou les variations sur de grands thèmes pop. Longtemps underground, suivi par quelques DJs et amateurs éclairés de musique électronique, il a connu ses premiers véritables succès vers la fin des années 1990, grâce à deux albums de reprises inspirées : Pop Artificielle et El Baile Alemán. Le premier, signé LB (initiales de son projet Lassigue Bendthaus) et sorti en 1999, reprenait à son compte quelques grands succès de la pop d’hier (le Superbad de James Brown, Angie des Stones ou Ashes to Ashes de Bowie), en versions minimalistes, variations numériques et chant robotique. Le second, signé Señor Coconut y su Conjunto et paru en 2000, transfigurait les classiques du groupe électronique par excellence, Kraftwerk, en versions latino, mambo et cha-cha-cha. Deux albums drôles et décalés, jouant l’ironie et la distance, mais qui innovaient chacun dans leur domaine : Pop Artificielle réconciliant bien avant l’heure recherche électronique et séduction pop, El Baile Alemán prouvant à quel point les musiques latines pouvaient rivaliser avec les audaces rythmiques et formelles de la techno, et conférant du même coup aux compositions de Kraftwerk une résonance universelle.

Système ludique
Si la carrière et le travail d’Uwe Schmidt sont aussi passionnants, c’est d’abord parce que l’Allemand a réussi à mettre en place depuis le début des années 1990 un système de travail, sorte de vaste jeu de permutations entre différents projets, pseudonymes et personnages, que l’artiste manipule et crée au gré de ses envies. Si sa musique est l’idéal reflet de la culture de notre époque, c’est donc d’abord grâce à cette figure de l’« avatar », qu’il manie avec adresse et dextérité. Ainsi, chaque disque occasionne la création d’un nouveau jeu, de nouvelles règles que l’artiste s’impose. C’est même, selon lui, une condition nécessaire à toute création : « Pour moi, la musique fait partie d’un dessein global. Lorsque je débute un projet, je collecte beaucoup d’informations à son propos, des noms, des typographies, des images, des mots… J’essaye d’absorber ces idées qui, en quelque sorte, végètent dans l’espace libre et flottant de l’information. Et je passe toujours par ce stade étrange où, tout à coup, une image, un sample et une idée s’agrègent naturellement en un nouveau concept. A partir de là, je me dis que cela peut donner naissance à un album, un personnage, qui peut en quelque sorte définir la musique, et la doter de ses propres références. Ce moment, préalable à toute nouvelle création, est particulièrement agréable et excitant. Ce type d’approche et de travail a beaucoup à voir avec la question des techniques et des méthodes de composition : quels sont les paramètres musicaux que je vais utiliser ? Je travaille constamment sur cette frontière entre l’acquisition et l’altération des règles de composition. Pour moi, un disque est une entité en soi, un petit monde. J’essaye toujours de me mettre à la place d’un simple auditeur qui, découvrant le disque en magasin, tente de se faire une idée de l’auteur. Un album comme celui d’Erik Satin, par exemple, est ainsi entièrement construit sur un personnage virtuel, sur un univers en soi. Ce n’est pas une question de stratégie ou de camouflage, cela correspond juste à ma manière de travailler. J’ai toujours l’impression de répondre à une urgence, je ressens toujours la nécessité de graver sur disque des visions, des projets qui me hantent parfois depuis longtemps. »


Date de publication : 19/12/2005


Mots-clés : musique électronique, musique, sampling, numérisation, nouvelles technologies, auteur, électro-ambient, électro, électronique, rythmiques, cut-up, pastiche
Inséré le : 25/04/2006 00:00
Thèmes : Nouvelles technologies, labels, musique, nouvelles pratiques sonores, musique électronique,