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Un regard étonné


Le Tazieh, théâtre sacré d'Orient



Le Tazieh, théâtre sacré d'Orient vient à la rencontre du spectateur occidental.


En occident, on a l'habitude de reprendre l'idée de Brecht: la tragédie part du culte, mais elle en parle. C'est une idée d'occident. Pour nous c'est même la seule idée possible: tout spectacle s'est détaché du contexte religieux qui l'a vu naître (à part sans doute les passions jouées, où nous sortons à proprement parler du théâtre). En Iran, les choses sont radicalement différentes: la forme spectaculaire majeure, le Tazieh, est un drame de part en part religieux. Non un drame de la religion (nos tragédies en regorgent), mais un drame en lui-même religieux. Il est donc demandé aux spectateurs de ne pas applaudir. Cette requête est parfaitement légitime, du même ordre que celles qui s'adressent, chez nous, aux visiteurs d'églises. Ce qui est moins simple, c'est la modalité de l'invitation: comment convier un public majoritairement profane pour un acte essentiellement sacré? Sacré, et non religieux, - car on sent bien que toutes les tendances de pensée en Iran se retrouvent dans ces formes communes. Le Tazieh tient sans doute, toutes proportions gardées, le même rôle que notre répertoire de classiques. Mais ce qui le sépare radicalement de tout notre théâtre, c'est la ferveur religieuse qui s'en dégage, une empathie de ceux qui sont là - ce non-public qui assiste physiquement le deuil. Le deuil est comme porté par l'ensemble de la communauté, et le Tazieh en est le moment de recueillement collectif. Nous sommes donc au plus loin d'une représentation théâtrale qui met en scène une trame narrative: nous sommes dans l'événement d'un deuil de la communauté par elle-même. Le rappel des souffrances de la famille de prophète appelle la mortification et la participation active à ce «spectacle de la douleur». Des témoins directs parlent des corps lacérés, et de l'odeur du sang. Que peut devenir un tel rituel de la mort, incarnée et expurgée, si ceux qui assistent n'ont pas les codes, la langue et surtout l'horizon mental qui lie les êtres? Le regard d'occident est alors forcément étonné. D'un côté il est fasciné par les voix qui chantent (les bons)et qui parlent (les méchants); mais de l'autre il sent que ce souffle épique sonne un peu kitsch. C'est d'ailleurs ce qui s'est aussi passé en Iran, quand est arrivé le cinéma: le Tazieh apparaissait comme vieillot et a connu une phase de régression. De l'art de conserver le passé, là-bas comme ici. On peut répondre que le tazieh n'est pas intégralement possible, sous nos cieux, et pourtant il est sans doute vivifiant pour notre théâtre. Quand on regarde ces scènes guerrières où le chant devient la forme du combat, on voit défiler toute la mise en scène du XXe siècle. Les prémisses de la distanciation, brechtienne ou kantorienne. L'espace densifié par Peter Brook, l'art de la parure des acteurs du Soleil, la concentration martiale de ceux de Vassiliev. Comme si le théâtre nous traversait par-dessus tout, d'orient en occident.



Bruno TACKELS,

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : rituel, sacré, religion, tragédie, Iran,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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