Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Commerce de gueules
Chapeau : Lorsque les bidonvilles de Buenos Aires se voient transformer en studios de tournage pour satisfaire de l'industrie du divertissement, certains de leurs occupant réagissent. C'est le cas de Julio Arrieta, habitant d'une
villera reconverti en directeur de casting et en chef de troupe.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : reportage (Mots-clés : )
Genre Ressource : reportage / enquête
Apparence :
Rubrique : Expériences
Rubrique : Espace critique
Rubrique : 39
Federico LÉON Metteur en scène
Cecilia SOSA rédacteur
Olivia BERNAL traducteur
Texte : Pour mieux faire pleurer dans les chaumières, les marchands d’images ne s’y sont pas trompés : il faut du réalisme social, à bas prix de préférence. L’Argentine, surtout depuis la récente crise économique, est devenue un studio à ciel ouvert. Publicitaires et réalisateurs de tout acabit viennent y tourner leurs films. Ils choisissent de préférence les quartiers défavorisés, plus « exotiques », tellement « typiques ». L’image de la « réalité » sociale s’invente, s’élabore comme toutes les images. Comme on édifie des villes en décors pour faire plus réaliste, on paie des gens pour jouer leur rôle de « pauvres », « drogués », « prostitués », etc. Pied de nez au jeu mass-médiatique, certains habitants de ces quartiers ont pris en charge leur destin d’image. C’est le cas de Julio Arrieta et de sa famille, habitants de la villa 21 de Barracas, une villera
(bidonville) de Buenos Aires. Il a décidé de monter un commerce qui profiterait aux habitants du quartier : une agence… de casting. Evidemment, celle-ci n’est pas comme les autres : Julio Arrieta s’est improvisé professeur de théâtre et producteur de cinéma, il a commencé à écrire ses propres scénarios. L’un d’eux, El ataque de los simulkos
, a fait l’objet en 2005 d’un désopilant et picaresque court métrage de Sebastián Antico, El nexo
. On y voit d’invraisemblables martiens échouer par erreur en plein cœur du bidonville. « Pourquoi n’aurions-nous pas le droit, nous aussi, d’être visités par des extra-terrestres ? »
, demandent à juste titre les villeros
de Barracas…
De fil en aiguille, l’histoire continue… Federico León, tout jeune metteur en scène argentin, se saisit de cette histoire extravagante et pourtant bien réelle. Actuellement accueilli par Robert Wilson dans son école-laboratoire de Long Island, il vient de présenter au Center for Architecture de New York une installation en trois volets, matrice du film Estrellas
qu’il réalise avec Marcos Martinez, et qui sera présenté au prochain Kunsten Festival des Arts, à Bruxelles. Mêlant documentaire et fiction, images du tournage d’El nexo
, portrait de Julio Arrieta et de sa galaxie d’« acteurs », Estrellas
explore ce cuisant paradoxe : les relations entre l’art et le bidonville, la (re)présentation de la pauvreté, le mode du marginal et le « self-management »
comme méthode de création et de survie. Cinglant et drôle.
J.-M. A. & L. G.Lorsque la télévision et le cinéma ont besoin de chômeurs, ils font tous appel à Julio Arrieta. Celui-ci habite la Villa 21 de Barracas, où Alan Parker est venu frapper à sa porte alors qu’il cherchait des lieux de tournage pour son film
Evita. Depuis ce jour, il est demandé par des producteurs, des chaînes de télévision et des cinéastes. Il a une obsession : monter une société de production
« villera ».
Julio Arrieta, 53 ans, 12 enfants, vit dans l’une des ruelles de la Villa 21 de Barracas. Sur la porte de sa maison, peinte en rouge, on trouve encore une pancarte sur laquelle est griffonné
« Vidéoclub ». Enfant, il vivait dans la rue; ensuite il a travaillé dans une fabrique de papier de verre, puis comme éboueur; il a fait de la politique et a vendu de tout,
« sauf des éléphants ». A l’époque où il louait des cassettes vidéo (et des magnétoscopes) à ses voisins, il ne rêvait pas d’être acteur et n’imaginait pas qu’on se disputerait sa maison comme lieu de tournage. Et encore moins qu’il recevrait un prix Martín Fierro(1), ni qu’un jeune cinéaste, Sebastián Antico, ferait de lui le héros de son propre rêve : le jour où les martiens ont atterri à Villa 21.
Chez Arrieta, fiction et réalité semblent s’enchevêtrer : un toit en tôle ondulée et un frigo dernier cri, des fanions du club de foot Boca Junior, des posters de Perón et Evita. Et des photos, des tas de photos du maître des lieux bras dessus, bras dessous avec Federico Luppi(2), ou entouré des filles de
Disputas(3). Et aussi de petits souvenirs laissés par toutes ces sociétés de production qui, un jour, sont venues frapper à sa porte, avides de « nouveaux » visages pour leurs projets télévisuels, publicitaires ou cinématographiques. Arrieta porte même un tee-shirt montrant Homère Simpson se regardant dans un miroir et s’exclamant :
« What a man ! » Si le ventre d’Arrieta ressemble à celui d’Homère, la phrase ne semble pas moins appropriée. Aujourd’hui, il est presque devenu, entre autres (outre son travail comme professeur de théâtre dans une école de Pompeya), un manager d’acteurs au chômage : il reçoit des appels et recrute des gens pour travailler chez Ideas del Sur, Cuatro Cabezas, Telenoche Investiga.
« Nous faisons tout le temps des castings, dit-il.
Hier, nous sommes allés jouer les piqueteros
(4) chez Martínez pour le nouveau programme de Nicolas Repetto. Même mon fils y est allé avec la grosse caisse de la fanfare. On a aussi été appelés par Cuatro Cabezas pour collaborer à un reportage de Punto Doc. Ma femme a participé à plusieurs caméras cachées pour l’émission Telenoche Investiga
. Presque tous les membres de ma famille ont eu des petits rôles au théâtre, au cinéma, dans des courts métrages. Nous avons tout à fait le physique de l’emploi. Moi, je suis très démocratique ; je leur dis : “Tu viens ou je te casse la gueule.”
Pour moi, c’est un travail comme un autre. »
Date de publication : 25/03/2006
Mots-clés : politique, mondialisation, Amérique du Sud, argentine, exploitation, cinéma, théâtre, SDF, exhibitionnisme
Inséré le : 26/07/2006 00:00
Thèmes : cinéma, Amérique du Sud, politique,