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Timbres, espaces, mouvements

Le label Warp à la Cité de la Musique

Chapeau : En associant au sein d'un même concert (le 23 septembre) des partitions phares de la musique du XXe siècle et des transcriptions pour orchestre de morceaux de groupes du label électronique Warp, le London Sinfonietta propose, bien au-delà du « crossover », un véritable voyage au bout de l'inouï.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Apparence :

Rubrique : 2006

APHEX TWIN musicien electronique
John CAGE compositeur
Mira CALIX musicien electronique
György LIGETI compositeur
Steve REICH compositeur
David SANSON rédacteur
WARP label

du 23/09/2006 00:00 au 23/09/2006 00:00
Salle : Cité de la Musique
221 av Jean Jaurès
01 44 84 44 84
Paris 75019 France (Ile-de-France)




Texte : Le projet mené conjointement par le London Sinfonietta et le label Warp, qui reste depuis 15 ans l'un des plus performants laboratoires de la scène électronique actuelle, va bien au-delà des sempiternelles (et sans doute obsolètes) confrontations/distinctions entre musiques « savante » et « non savante », écrite et non écrite, de même qu'il ne saurait être résumé par le terme si galvaudé de « crossover ». On pourrait s'amuser à dresser la liste des analogies, des correspondances qui relient entre elles les compositions de ce programme confrontant des œuvres phares de la musique du XXe siècle et des transcriptions pour orchestre de morceaux de musique électronique « contemporaine ».
Remarquer par exemple combien les sonorités désaccordées et intemporelles de la Douxième Sonate pour piano préparé de John Cage peuvent rappeller les expérimentations « satiesques » auxquelles se livre Aphex Twin sur son album Drukqs (dont est extrait afx237 v7). Ou encore que la pulsation chaloupée et hypnotique de la Cinquième Sonate n'est pas si éloignée de ces boucles hip hop qui rythment généralement les morceaux de Boards of Canada. Remarquer également que le titre de Clocks and Clouds (œuvre emblématique de György Ligeti) pourrait justement fournir une très belle définition de la musique de Boards of Canada – qui elle-même oppose le mesuré et l'immatériel, l'imperturbable et l'impondérable, marie le rythmique et l'atmosphérique. On pourrait par ailleurs établir d'autres parallèles entre The Unanswered Question de Charles Ives, avec ses cordes séraphiques ponctuées par les interrogations d'une trompette à la limite de la tonalité, et un morceau comme Peter standing alone, avec ses quatre accords immuables sur lesquels font parfois irruption des voix plus dissonantes.
On pourrait souligner, ensuite, les similitudes entre le travail de la Sud-Africaine Chantal Passamonte, alias Mira Calix, et certaines œuvres de musique concrète ou électracoustique ; les paysages panoramiques de sa pièce Nunu, composée, dans le cadre d'un projet au Museum d'histoire naturelle de Genève, exclusivement à partir d'enregistrements de chants d'insectes, retraités jusqu'à pouvoir parfois sonner comme de véritables instruments, pourront aussi faire songer au New York mis en son par Steve Reich, ou aux métronomes quasi mélodieux de Ligeti.
On pourrait noter que les effets sonores de Reich, ses jeux sur les dynamiques, les répétitions, les réverbérations, rejoignent les préoccupations sonores de beaucoup de musiciens actuels : simplement, l'écho ou le delay, ces effets couramment utilisés en musique électronique, portent chez lui le nom de « canons » ; et les fades, ces « fondus » qui, grâce à l'ordinateur, permettent de jouer instantanément sur le volume sonore, prennent, dans sa musique, la forme de crescendos savamment orchestrés. On pourrait toujours arguer que les breakbeats endiablés et bancals qu'affectionnent Aphex Twin ou Squarepusher, avec leurs métriques souvent impaires, font écho aux intrications rythmiques complexes d'un Reich : dans tous les cas, ne s'agit-il pas avant tout d'affoler des métronomes, comme Ligeti sut le faire dans son retentissant « poème symphonique » de 1962 ?
On pourrait insister finalement sur la gageure technique que représente le fait d'arranger et de transcrire des musiques à la fois aussi simples, voire simplistes (au plan harmonique), et aussi complexes au plan du résultat sonore. Mais, ainsi que le rappelle justement l'arrangeur David Thorne, c'est ici l'esprit plus que la lettre qui importe. Au-delà des similitudes, qu'elles soient bien réelles ou seulement superficielles, entre des approches musicales témoignant d'un même sens de la consonance et de la pulsation, d'un même souci du timbre, de l'espace et du mouvement, ce qui relie ces musiciens, c'est peut-être avant tout une sorte d'éthique : une même défiance à l'égard des étiquettes et des modes, un refus des orthodoxies et des langages formatés, et une même curiosité sans œillères, une même soif d'inouï et de liberté, une envie comparable de révolutionner les habitudes d'écoute. Ce programme apparaît finalement comme une réunion de fortes personnalités musicales, soucieuses de mettre en question leur pratique : il s'agit pour eux d'interroger ce qu'est l'orchestre ou ce qu'est l'ordinateur, de mettre en jeu l'idée de musique « écrite » (voir la marge d'indétermination des partitions de Cage) ou d'« électronique » (voir les textures proprement organiques de nombre de compositions sur ordinateur), mais également de savoir parfois s'en remettre aux accidents, d'intégrer les dysfonctionnement informatiques ou les fruits du hasard au sein du processus de composition.
Ainsi, de même que leurs glorieux et savants aînés ont largement excédé le champ de la musique « contemporaine », les défricheurs révélés par le label Warp (au premier rang desquels il convient également d'ajouter le duo Autechre) ont essaimé bien au-delà de Sheffield, et des sphères de ce que l'on a pu appeler l'IDM (pour « Intelligent Dance Music » ) ou l'electronica, pour contaminer des pans entiers de la création musicale actuelle. Car, encore une fois, c'est surtout un même esprit qui rapproche ces musiciens pour lesquels il s'agit moins de dépasser les frontières (« crossover », donc) que de les ignorer. Un esprit dont on pourrait trouver un parfait résumé dans ces propos de György Ligeti, évoquant sa manière de travailler : « J'absorbe les influences, je compose et je réfléchis après. »

David Sanson
(Texte initialement paru dans le Magazine de la Cité de la Musique.)

Label Warp Project, avec le London Sinfonietta et Mira Calix, le 23 septembre à Paris, Cité de la Musique, dans le cadre du cycle « Londres ». Tél. 01 44 84 44 84 www.cite-musique.fr


Date de publication : 07/09/2006


Mots-clés : musique électronique, musique, label, partition
Inséré le : 06/09/2006 00:00
Thèmes : labels, musique, musique électronique,