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A l'intensité des seuils

Chapeau : Se gardant de toute forme de didactisme et de discours sur le monde, l'écrivain et metteur en scène Joël Pommerat s'attache à un théâtre où les motifs de la famille, de l'héritage et de l'argent sont abordés frontalement.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Apparence :

Rubrique : 40

Gwénola DAVID rédacteur

Texte : Biographie : Né en 1963, Joël Pommerat débute au théâtre comme comédien dès le milieu des années 1980. Il fonde la compagnie Louis Brouillard en 1990 afin d'amorcer un travail où l'ensemble des intervenants (acteurs, son, lumières) du spectacle à créer prend aussi part à son élaboration. Il monte Le Chemin de Dakar et Vingt-cinq années au Théâtre de la Main d'Or, à Paris, et écrit Pôles en 1995 (joué dans ce même théâtre). L'année suivante, un atelier de création avec une trentaine de comédiens aboutit à l'écriture de Présences, projet en chantier qui prendra par la suite le nom de Treize étroites têtes. Il sera suivi par Mon ami. A partir de 1998, l'accueil en résidence de la compagnie à Brétigny-sur-Orge est l'occasion de développer ateliers d'écriture et réalisations de vidéogrammes. Depuis, Joël Pommerat mène en parallèle au Théâtre Paris-Villette et dans d'autres lieux (l'Atelier du Rhin, le CDN d'Orléans, la Scène nationale de Chambéry, etc.) l'écriture et la mise en scène de ses pièces (éditées par Actes-Sud Papiers), parmi lesquelles : Grâce à mes yeux (2002), Au monde (2004, D'une seule main (2005), Les Marchands et Cet enfant (2006).

Ils sont là, cernés par la pénombre, le corps suspendu dans un clair-obscur ourlé de mystère, qui parlent, presque chuchotent, qui sondent leurs paroles comme pour en éprouver la concrétude, en ressentir toute la déflagration intérieure... Là, au seuil incertain du visible, et pourtant étrangement présents. Ils nous parlent de l'âpreté des relations familiales, des entraves du passé, du lien au travail, de la responsabilité face à nos actes, de l'incertitude d'être... de la difficulté d'exister. Avec des mots simples, tellement simples, qui tranchent à même le cru de la vie des histoires banales et compliquées. De ces mots qui résonnent au plus intime et laissent la sensation confuse d'avoir remué « quelque chose » de profondément enfoui sous l'eau courante du quotidien. Comme si le socle des évidences s'effritait, comme si les ombres muettes des non-dits bruissaient dans ce crépuscule insomniaque et révélaient, au-delà des illusions du monde, un réel impalpable, traversé de désirs, de peurs et de troubles.
Le théâtre de Joël Pommerat s'écrit à l'eau-forte dans les béances du temps, esquissant les visages froissés d'une humanité aux prises avec le désarroi de notre époque. La clameur diffuse de l'extérieur, rejeté dans un lointain irréel, vient cogner aux portes de cette chambre d'échos où se joue à huis clos le drame du vivant. Car cet « auteur de scène » ne cesse de scruter la trame du réel, caché derrière la façade plâtrée du visible : « Je me vois comme un sculpteur ou un peintre qui cherche obstinément à saisir l'humain, à questionner le réel, à le pousser à se définir. Pour cela, je pars volontairement de situations communes, les moins spectaculaires apparemment. » Dans Les Marchands, il est ainsi question d'une femme « ensevelie sous le manque d'argent » , d'une usine chimique fermée à la suite d'une explosion accidentelle, de la crainte du chômage, de la solitude... Rien que de très quelconque, finalement. « A l'intérieur de ce cadre, je cherche la tension la plus forte, pour révéler des dimensions qui échappent dans un rapport ordinaire à l'existence, donc faire émerger une part d'invisible. »
Cette démarche prend à revers une tradition historique qui a fait de la scène le lieu d'expression des passions et des enjeux de société, vus à travers des archétypes psychologiques. « Ce qui se joue dans la société se répercute au niveau individuel. Je préfère appréhender le monde à travers la perception humaine, car l'homme se retrouve aujourd'hui plus seul que jamais face à son destin, face à sa respon-sabilité vis-à-vis de ses actes. » Sans doute est-ce aussi parce que, pour Joël Pommerat, « écrire, c'est éclairer, s'éclairer, se mettre en retrait de l'agitation ambiante pour travailler son être intérieur, développer sa réflexion et son imaginaire, approfondir la connaissance de soi. » Son geste participe d'un véritable projet de vie : « Créer une pièce par an pendant quarante ans. »
L'écriture pénètre ici dans les méandres de l'intériorité des personnages et tente de sertir à tâtons les sensations plus que le réel lui-même. Sans cesse la vérité se dérobe, déroutée par l'inextricable complexité de la réalité et la joute inlassable des contraires : « Nous vivons dans un environnement qui cherche à simplifier la réalité, notion pourtant la plus flottante qui soit. Le monde est en perpétuelle construction/reconstruction à partir de nous, de nos émotions, de nos désirs, de nos perceptions... La juste façon de rendre compte de la réalité, instable, insaisissable, consiste à la cerner par tâtonnements, à introduire de l'incertitude. L'art est le lieu où l'on rend les choses à leur complexité. »
Confrontés aux nœuds roides de l'existence, les personnages, à la fois durs et vulnérables, souvent égoïstes, maladroits, terriblement humains, se débattent avec leurs rancœurs refoulées et leur besoin d'amour, leurs rêves élimés et leurs frustrations. Ils se débrouillent comme ils peuvent face aux tracas grise mine de tous les jours, face à la violence sournoise d'un système qu'ils actionnent et qui les broie. Ces veilleurs tiraillés par la conscience se bricolent une conduite à peu près juste pour se guider entre les récifs branlants du bien et du mal, même s'ils piétinent parfois avec l'impudence de la sincérité les valeurs mêmes qu'ils croient défendre. L'ambiguïté se loge au cœur de chacun, dans le murmure de ses paradoxes et de ses hésitations. Joël Pommerat frotte au silex le tragique et le dérisoire, l'intime et l'épique, l'étrange et le trivial... autant de dimensions indissociablement mêlées qui façonnent notre rapport au monde. Les motifs de la famille et de l'héritage tissent d'ailleurs souvent la toile de ses pièces, concentrant à l'extrême les tensions et les déchirures les plus personnelles.


> Au Festival d'Avignon 2006 : Le Petit chaperon rouge», à 11 h et 18 h, du 6 au 8 juillet / Les Marchands», à 19 h, du 20 au 15 juillet (relâche le 23) /Au monde», à 15 h, du 21 au 25 juillet (relâche le 23).
> tournée 2006/2007 : Les Marchands, à paris-vilette, de la mi-septembre à la mi-octobre 2006, à foix le 15 mars et à caen entre le 16 et le 22 avril 2007 / cet enfant», de début novembre à la mi-avril 2007 / Le Petit chaperon rouge», de fin septembre à la fin juin 2007.
> création : je tremble», à Chambéry, le 25 mai 2007.



Date de publication : 20/06/2006


Mots-clés : Festival d'Avignon, théâtre, écriture, ecrivain, comédie
Inséré le : 27/09/2006 00:00
Thèmes : écriture, Festival d'Avignon, théâtre,