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Jeux d'ombres

Chapeau : Josef Nadj met en œuvre une poétique où la mémoire et le rêve se matérialisent. Au Festival d'Avignon, dont il est artiste associé, le chorégraphe crée un spectacle inspiré par l'œuvre de Michaux ainsi qu'un duo avec le peintre Miquel Barceló.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 40

Josef NADJ chorégraphe
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Miquel BARCELO peintre
Henri MICHAUX écrivain

Texte : Biographie : Né à Kanisza, en Voïvodine, région de l'ex-Yougoslavie, Josef Nadj a fréquenté à Budapest l'Université, les Beaux-Arts, des cours de théâtre et d'arts martiaux. Il vient à Paris en 1980, y découvre la danse et partage les univers chorégraphiques de Mark Tompkins, Catherine Diverrès ou François Verret. Il fonde sa compagnie, Théâtre JEL, en 1986, et donne en 1987 son premier spectacle, Canard pékinois, inspiré de souvenirs de son village natal. Depuis, il a notamment créé Sept Peaux de rhinocéros (1989), La Mort de l'empereur (1990), Comedia Tiempo (1992), Woyzeck (1995), Le Cri du caméléon (1996), Le Vent dans le sac (1997), Le Temps du repli (1999), Petit psaume du matin (avec Dominique Mercy), et Les Philosophes (2001), Journal d'un Inconnu (2002), Last Landscape (2005). Il dirige depuis 1995 le Centre chorégraphique national d'Orléans.

Jouons franc-feu : si la danse contemporaine est à l'heure exclusive du conceptualisme, si l'indisciplinarité est une notion générationnelle qui ferait du passé table rase(1), alors Josef Nadj est, au mieux, le sympathique survivant d'une époque révolue où le mot de « spectacle » n'était pas une grossièreté, et où la notion d'auteur n'avait pas encore été expulsée du champ chorégraphique. De ce point de vue, avouons-le sans détour : Josef Nadj est un artiste à l'ancienne, un artisan du corps et de ses gestes, du plateau et de ses ombres, de l'imaginaire et de ses tiroirs. Mais cette pâte sans cesse re-triturée, loin de cons- tituer le « style » d'un savoir-faire imbu de lui-même, forme la constante transformation d'une poétique éprise de ma-tière : un atelier où la mémoire et le rêve se matérialisent.
Voilà près de vingt ans, déjà, que le chorégraphe livrait avec Canard pékinois (au Théâtre de la Bastille, à Paris, en 1987), la saveur d'un théâtre burlesquement noir, ma-licieusement chorégraphié, minutieusement bricolé. Son enfance slavo-hongroise aura d'abord été le grenier de ses créations, un tiroir débordant de souvenirs jaunis ramenés à la surface comme autant de fantômes éberlués. Conteur en diable, Josef Nadj a su élever au rang de saga quelques rocambolesques péripéties qui jalonnent l'histoire de sa bourgade natale, Kanisza, enclavée dans l'ex-Yougoslavie. Une troupe de théâtre amateur qui rêvait de convoler jusqu'en Chine et dont les acteurs se suicideront mystérieusement ; des cours de lutte gréco-romaine sur la scène du théâtre municipal ; un grand-père qui livre, à l'article de la mort, ses souvenirs truculents d'une guerre d'opérette ; les exploits sportifs de la brigade locale de sapeurs-pompiers bénévoles, etc. ; tout fut prétexte à déclencher de délirants cortèges de gestes. Sept peaux de rhinocéros, Les Echelles d'Orphée, Comedia tempio sont venus affirmer la singularité d'une geste de théâtre, sans oublier l'emblématique Mort de l'empereur, créée alors même que cédait le Mur de Berlin, et qui peut être considéré, a posteriori, comme une fable allégorique et prémonitoire de l'écroulement sur eux-mêmes des régimes communistes d'Europe de l'Est.
Souvent, dans les spectacles de Josef Nadj, les architectures scénographiques, aussi miraculeuses que rudimentaires, faites de bois et de planches qui basculent et se détachent, et d'où surgissent d'énigmatiques images à la Magritte. Ces espaces à agencements variables s'accordent parfaitement à l'esprit du chorégraphe : une conscience à tiroirs, sorte de jeu de construction mentale où la pantomime branlante du présent tire d'imprévisibles recoins l'insolence d'une mémoire trop tôt enfouie.
L'espace mental de la scène est une lanterne magique où grouille tout un théâtre en chair et en ombres. Dans la veine de ce refuge intime qui projette ses fantômes intérieurs, rôdent quelques figures tutélaires : Kafka, Büchner, Borges, Beckett, Bruno Schulz, Raymond Roussel sont quelques-uns des « grands-pères en imagination » de Nadj. Mais si ces auteurs ont suscité plusieurs spectacles, jamais leurs textes ne sont explicitement dits sur scène. Et il faudrait encore mentionner Ottó Tolnai, poète et ami d'enfance, que Josef Nadj citait en exergue de son Journal d'un inconnu : « Laisse le rat / cet ouvrier zélé / perceur de tunnels / se faire un chemin à travers mon ventre / Laisse le loup / enfermé en moi / mâcher bruyamment mon visage / émerveille-toi plutôt de nous voir / plus que tu ne le fus jamais / en voyant des amants épris... » Rat ou loup, l'homme est donc multiple, comme enceint des créatures qui le rongent ou le font hurler.



Date de publication : 20/06/2006


Mots-clés : danse contemporaine, Festival d'Avignon, chorégraphie
Inséré le : 27/09/2006 00:00
Thèmes : Festival d'Avignon, danse,