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D'un festival l'autre

Chapeau : Le Festival d'Avignon vit cet été sa 60e édition. En 1947, Jean Vilar n'imaginait sans doute pas que la « forme-festival » susciterait tant de vocations, et pas seulement à Avignon ! Faut-il s'en plaindre ?

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : analyse (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'analyse

Apparence :

Rubrique : Espace critique
Rubrique : 40
Rubrique : 44

Jean Vilar Directeur Artistique

Texte : Jean Vilar regrettait, paraît-il, de n'avoir pas breveté le concept de festival tel qu'il l'a inventé à Avignon, à partir de 1947. Et encore ! Depuis sa mort, en 1971, la frénésie expansive des festivals n'a cessé de galoper. On en compterait aujourd'hui plus de 3 000 dans toute l'Europe de l'Ouest. En France, faute d'une acceptation commune de ce qu'est un festival, leur nombre serait compris entre 600 et 2 000. En 2003, l'Observatoire National du Tourisme répertoriait 208 festivals ou manifestations culturelles de plus de 10 000 entrées payantes. Dans ce numéro de Mouvement, nous avons sélectionné une soixantaine d'événements en tous genres dont la programmation retient l'attention.
A la fin des années 1940, Vilar n'imaginait sans doute pas un tel engouement. En ses premières années, le Festival d'Avignon(1) n'était d'ailleurs qu'un moment, certes particulier, dans l'activité permanente du T.N.P. (Théâtre national populaire). Rencontre d'une troupe et d'un lieu : Vilar, fasciné par la problématique du héros, trouve alors dans le Palais des Papes « le support qui lui permet d'accroître la résonance des discours et la flamme des passions. L'espace comme hyperbole du texte. »(2) Pendant dix-sept ans, il sera le seul maître à bord d'un Festival qui s'affirme comme le laboratoire et la locomotive de la décentralisation théâtrale. « C'est à Avignon que nous avons appris que le peuple français attendait son théâtre, un théâtre fait de grandeur, de tradition et d'audace, disait Jean Vilar ; c'est Avignon qui nous a permis de former cette équipe de jeunes comédiens pour lesquels un plateau est "terrain de vérité" et non plus de cabotinage. »
En 1963, Vilar démissionne du Théâtre national de Chaillot, mais l'aventure du Festival d'Avignon se poursuit et s'amplifie. En 1966, à l'approche du 20e anniversaire du Festival, Vilar interpelle l'Etat, dont l'aide se limite alors à quelque 50 000 francs en matériel
(à peine 8 000 euros) : « C'est à l'Etat maintenant de se rendre compte qu'il possède une propriété toute prête qu'il doit aider à porter de plus beaux fruits sur le plan du tourisme populaire. Les festivals ont à jouer un rôle social : de divertissement et de savoir, donc de culture. Il ne faut pas attendre qu'ils crèvent dans l'indifférence ou pourrissent dans le succès.»
Tourisme populaire ? C'est en s'appuyant sur un travail de militantisme culturel hérité du Front populaire et de l'esprit d'après-guerre que le Festival d'Avignon attire un public nouveau, en se tournant vers les associations, les comités d'entreprises, les amicales laïques, etc. Les jeunes affluent, dorment chez l'habitant ou dans des campings... En 1955 ont lieu les premières Rencontres internationales de jeunes organisées par les Centres d'Entraînement aux méthodes d'éducation active (CEMEA) et le Centre d'échanges artistiques internationaux (CEAI). « La notion même de festival va de pair avec la civilisation des loisirs, les grandes migrations estivales, l'expansion des médias, observe Bernard Faivre d'Arcier. Aix-en-Provence est né un an seulement après Avignon et Edimbourg a le même âge qu'Avignon. C'est pourquoi on peut parler d'un phénomène à la fois social et historique qui correspondait à l'esprit du temps, qui était et reste consubstantiel à la société de loisirs et de communication qui est la nôtre. »(3)
Depuis les années 1980, le succès de la forme-festival n'a cessé de se développer dans le temps (l'été n'en est plus le seul apanage), l'espace et le champ artistique. Après Aurillac, l'an passé, Chalon fête cette année son 20e anniversaire, mais bien d'autres manifestations dédiées aux arts de la rue ont vu le jour depuis. Musiques nouvelles, théâtre jeune public, mime, danse contemporaine, etc. ont leurs festivals spécialisés, quand d'autres événements sont résolument pluridisciplinaires... Dans cette topographie mouvante, le territoire rural n'est pas oublié, du Printemps de la danse à Villebois-Lavalette, en Charente, au convivial et citoyen festival de l'Arpenteur, niché en altitude dans l'Isère. Jardins (Entre cours et jardins en Bourgogne et à Reims), îles (MIMI, au large de Marseille), espaces naturels (la Camargue pour les Envies-Rhônements), etc. : on n'en finirait pas de dresser le catalogue des lieux d'inscription des festivals !
En dépit de cette grande variété (ou à cause de celle-ci, peut-être), les festivals échappent curieusement à l'obsession statistique comme à l'analyse sociologique ou économique. En termes d'économie locale, d'emplois directs ou indirects, quel est leur impact ? On sait que celui-ci n'est pas négligeable, depuis l'annulation des principaux festivals de l'été 2003 consécutive au conflit des intermittents, mais des données précises et récentes manquent à l'appel. Hormis une passionnante étude des publics du Festival d'Avignon, qui est venue écorner quelques idées reçues(4), et une enquête européenne sur les arts de la rue(5), la fréquentation de ces manifestations n'a guère été analysée. On sent bien, toutefois, que le soupçon d'élitisme fréquemment porté contre la création contemporaine s'y trouverait largement démenti. Et il y a quelque hypocrisie à perpétuellement se lamenter de l'« échec » ou des « impasses » de la démocratisation culturelle, en se refusant à prendre la mesure
de l'importance qu'ont acquise les festivals. Cela concerne aussi bien le foisonnement de la vie artistique que la multitude des « audiences » ainsi assemblées.
Une autre antienne revient sans cesse : la festivalisation de la vie culturelle aurait dissous dans la masse l'art véritable. Celui-ci aurait perdu sa fonction de pacte symbolique, il se serait aboli dans « l'esthétisation générale de la vie quotidienne » et aurait disparu « au profit d'une civilisation pure des images, dans une trans-esthétique de la banalité »(6) . En des termes plus triviaux, ce débat a ressurgi l'été dernier à Avignon. A partir d'oeuvres dont ils contestaient la valeur artistique, certains en appelaient au défunt père, sur le mode d'un « Vilar, reviens, ils sont devenus fous ». En 1971, déjà, le Festival de Nancy ébranlait l'acception commune du théâtre avec la création du Regard du Sourd, de Bob Wilson. « Le soir même [de la première], racontent Jean-Pierre Colin et Françoise Seloron(7), alors que nous soupions tard dans la nuit, au fameux Commerce, place Stanislas, Gilles Sandier [alors l'un des plus fameux critiques de théâtre, Ndlr.] avait eu ce mot terrible : "Ou bien ce spectacle n'a pas d'avenir, ou bien c'est nous qui n'en avons pas"... »
Sans vouloir idéaliser à tout prix la nature même des festivals - tous ne se valent pas en termes d'ambition artistique -, sans davantage nier que dans la foule des festivals d'été, beaucoup relèvent d'une simple animation locale, force est de constater que nombre d'entre eux permettent des aventures qui ne seraient pas imaginables de la même façon dans un autre contexte. Cela suppose une volonté, et des moyens, pour engager de vraies créations, avec l'espoir que celles-ci feront événement, même pour quelques-uns ; ce qui est tout autre chose que la tendance actuelle à produire de l'événementiel. Enfin, si son alchimie est réussie, un festival reste quelque peu initiatique, précisément parce qu'il ne s'adresse pas aux seuls initiés, mais qu'il permet - de façon parfois impromptue, hors programme - l'événement de la rencontre. Du festival de Cannes, Jean Cocteau disait jadis : « Le Festival est un microcosme de ce que serait le monde si les hommes pouvaient prendre des contacts directs et parler la même langue. » Utopique ? Sans doute. Irréaliste ? Pas tant que ça.

Jean-Marc Adolphe

1. C'est en septembre 1947 qu'a eu lieu pour la première fois, en Avignon, une « semaine d'art
dramatique ». Jean Vilar y revient en juillet 1948 et accepte le mot « festival ». En 1951,
il est nommé à la direction du Palais de Chaillot, et en fait le Théâtre national populaire.
Le Festival d'Avignon est alors présenté comme la « saison d'été » du T.N.P.
2. Georges Banu,
Le Théâtre, sorties de secours, éditions Aubier, Paris, 1984, p. 92.
3. Bernard Faivre d'Arcier,
« Comment donner un avenir aux festivals », février 2006, communication dans le cadre du Projet de recherche européenne sur les festivals (www.efa-aef.org).
4. Avignon, le public réinventé, ouvrage dirigé par Emmanuel Ethis, La Documentation française, 2002.
5. Enquête conduite au sein du réseau européen IN SITU. Cf. L'Europe à la rue, tiré à part de Mouvement, juin 2005.
6. Jean Baudrillard,
La Transparence du mal, éditions Galilée, Paris, 1990.
7. Jean-Pierre Colin et Françoise Seloron,
Le Mandarin étranglé. Réflexion sur la fonction sociale de l'art, Editions Publisud, Paris, 1994.

> A noter : les 16 et 17 novembre prochains, France Festivals organise au Mans (à l'Abbaye de l'Epau) un colloque consacré aux nouveaux territoires des festivals.

Date de publication : 20/06/2006


Mots-clés : Festival d'Avignon, festival, art vivant, événement
Inséré le : 27/09/2006 00:00
Thèmes : théâtre, Festival d'Avignon, festival,